Enfant, je regardais les feux du 1er Août depuis les champs de mes parents, à Chambrelien (NE). Les plus beaux étaient tirés depuis la rive d’en face, à Estavayer-le-Lac (FR). J’ai compris très tôt ce que beaucoup de Neuchâtelois ont découvert depuis: le lac est aussi beau de l’autre côté. Et comme les impôts et les primes maladie y sont plus doux, on comprend que tant d’entre eux l’aient traversé.
Lire aussi: «Boum!»: les opposants à l’interdiction des feux d’artifice allument la mècheDe ces soirées, je garde un bon souvenir. Le spectacle était grandiose, mais lointain. Le bruit n’arrivait pas jusqu’à nous. Avec l’âge, j’ai fréquenté davantage de fêtes avec feux d’artifice. Et j’ai basculé dans le camp des sceptiques. Je comprenais mal pourquoi tant d’argent public partait en fumée pour quelques minutes d’effet visuel. Joli, sans doute, mais pas au point, à mes yeux, de justifier la dépense. Ni le vacarme imposé à ceux qui n’ont pas le cœur à la fête, ou aux animaux, qui subissent un monde sur lequel ils n’ont aucune prise.
Je vois toutefois autrement les pétards de mon enfance, ces amusements que l’on s’offre au jardin. Eux m’ont appris autre chose. Les tester, année après année, c’était apprivoiser le danger par étapes. Une sorte de rite de passage. Aujourd’hui, ils ont disparu de ma vie. Je ne les regrette pas, mais j’en garde les bienfaits éducatifs.
Lire aussi: Dernier 1er Août avant la votation sur les feux d’artifice: la Suisse va-t-elle les limiter?Au vu de ces éléments, je pourrais applaudir l’initiative «Pour une limitation des feux d’artifice», soumise au vote le 29 novembre. Et pourtant, je voterai non. Le texte souhaite interdire la vente et l’usage des pièces d’artifice bruyantes. Sauf pour les événements d’importance suprarégionale, que les cantons pourront autoriser. Le particulier qui allume une fusée dans son jardin deviendrait hors-la-loi. La commune qui tire son feu officiel au bord du lac pourrait continuer, à condition d’amadouer le canton. Les feux ne disparaîtraient donc pas. Le citoyen perdrait une liberté que l’Etat garderait pour lui, avec l’argent de tous.
C’est l’inverse de ce que je souhaite. Je préférerais que mes impôts ne financent pas les feux officiels. Ce qu’un voisin fait de son argent un soir d’été peut me déplaire, mais me regarde moins, car il en assume au moins les conséquences financières. Et s’il se brûle les doigts, il apprendra. La prudence ne se décrète pas à coups d’articles constitutionnels.
Lire aussi: Controversés, les feux d’artifice n’ont pas encore dit leur dernier motUne dangereuse boîte de Pandore
Reste le bruit, qui dérange les voisins et terrorise les animaux. L’argument est sérieux. A Bâle, une étude a montré que les oiseaux d’eau quittent leurs dortoirs en pleine nuit de Nouvel An et mettent plusieurs jours à s’en remettre. Mais cette nuisance dure quelques soirs par an. Et cette inquiétude pour le bien-être des animaux cache une complexité plus grande que ce que les initiants laissent supposer. Bien plus de nos actes et de nos préférences qu’on ne le pense ont des conséquences néfastes pour le vivant. Les animaux domestiques, au nom desquels l’initiative souhaite interdire les feux, sont par exemple eux-mêmes source de nuisances pour la nature. Selon certaines estimations, notre amour des chats coûte la vie à quelque 30 millions d’oiseaux chaque année en Suisse, et nos vitres à plusieurs centaines de milliers. Pourtant, personne ne propose d’inscrire leur interdiction dans la Constitution, alors qu’elle sauverait bien plus d’animaux. Cela révèle que, même si nous convenons qu’il faut éviter de leur nuire quand c’est possible, d’autres facteurs entrent au quotidien en ligne de compte, ce qui complique l’équation. Nous procédons individuellement à des pesées d’intérêts qui dessinent des tendances collectives et produisent les résultats que nous connaissons.
Lire aussi: Feux d’artifice: et si on pensait aux animaux?La tentation de passer par la contrainte pour plier à nos vues ces milliers de décisions individuelles est alléchante. Mais elle finira par se retourner contre nous, le jour où d’autres décideront qu’une de nos préférences ne leur convient plus. Ce jour-là, nous regretterons d’avoir ouvert la boîte de Pandore.
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