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La bataille des plaines d’Abraham occupe une place si immense dans notre mémoire collective qu’elle finit par écraser ce qui s’est réellement passé ensuite. Après la défaite de Montcalm, Québec demeure française pendant près d’une semaine. La ville résiste, ses canons tirent encore, une armée française subsiste à l’extérieur et Lévis tente même de revenir à son secours. Ce n’est que le 19 septembre que les Britanniques prennent effectivement possession de Québec.
Dans la mémoire populaire québécoise, tout semble souvent s’être joué en quelques heures. Le 13 septembre 1759, Wolfe escalade les hauteurs, Montcalm accourt, les deux armées s’affrontent sur les plaines d’Abraham, les Français sont battus et Québec tombe aux mains des Britanniques.
La première partie est vraie. Pas la dernière.
La bataille des plaines fut incontestablement une défaite majeure qui bouleversa la campagne de 1759. Mais lorsque le soleil se couche ce 13 septembre, Québec est toujours française. Les Britanniques se trouvent à l’extérieur des fortifications. Les portes de la ville ne leur ont pas été ouvertes et l’armée française, quoique battue et désorganisée, n’a pas été détruite. Il faudra encore six jours avant que les Britanniques entrent réellement dans la capitale de la Nouvelle-France, comme le rappelle le Dictionnaire biographique du Canada dans sa notice consacrée à George Townshend.
Cette distinction, rarement mise de l’avant dans le récit populaire de la Conquête, change considérablement la manière de comprendre ces journées.
Une défaite sur les plaines, pas la prise de Québec
Après la rupture de la ligne française le 13 septembre, la retraite est effectivement chaotique. Les Britanniques poursuivent leurs adversaires presque jusqu’aux portes de Québec et jusqu’au pont de la rivière Saint-Charles. Des récits de la bataille conservés par la Commission des champs de bataille nationaux témoignent du désordre considérable de la retraite française et de la proximité des Britanniques avec la ville.
Mais ils n’y entrent pas.
Les restes de l’armée traversent la Saint-Charles et rejoignent le camp de Beauport. Le soir même, le commandement français décide de retirer l’armée de campagne vers la rivière Jacques-Cartier, à l’ouest de Québec. Les Britanniques restent donc maîtres des plaines d’Abraham, mais pas de la ville fortifiée qui se trouve devant eux.
À Québec, Jean-Baptiste-Nicolas-Roch de Ramezay reprend le commandement de la garnison. Selon sa biographie au Dictionnaire biographique du Canada, il dispose encore le 14 septembre d’environ 2 200 hommes, dont quelque 330 soldats réguliers français ou coloniaux, une vingtaine d’artilleurs, environ 500 marins et un nombre important de miliciens.
La situation est néanmoins extrêmement précaire. Les vivres doivent nourrir ces défenseurs ainsi qu’environ 4 000 habitants, et Ramezay estime qu’ils ne permettront de tenir qu’environ huit jours.
Québec n’est donc pas une ville inexpugnable attendant tranquillement une deuxième attaque. Elle sort de près de trois mois de siège et de bombardements. La Commission des champs de bataille nationaux décrit une ville largement dévastée, où une grande partie des bâtiments ont été endommagés ou détruits et où la population civile a vécu pendant des semaines sous les tirs britanniques.
Mais elle tient toujours.
Et surtout, ses canons tirent encore. Les jours suivant les plaines d’Abraham, l’artillerie de Québec continue de viser les Britanniques établis sur les hauteurs ainsi que les bâtiments britanniques sur le fleuve, selon le Dictionnaire biographique du Canada.
Après les plaines, un nouveau siège
Pour George Townshend, qui a pris le commandement britannique après la mort de Wolfe et la blessure de Robert Monckton, la victoire du 13 septembre ne règle donc pas immédiatement le problème de Québec.
Il commence à préparer ce qui ressemble tout simplement à une nouvelle phase du siège.
Les Britanniques font monter de l’artillerie jusqu’aux plaines d’Abraham afin de pouvoir bombarder directement la ville depuis les hauteurs. Selon la biographie de Townshend, le commandement britannique prépare ainsi une attaque combinée avec l’artillerie de la flotte.
Voilà une scène qui cadre mal avec l’image familière d’une Québec conquise dans la foulée de la bataille : pendant plusieurs jours, une armée britannique campe devant les murs d’une ville française dont les défenseurs lui répondent encore au canon.
La possibilité d’un nouvel assaut ou d’une reprise massive du bombardement inquiète naturellement une population qui vient de subir tout un été de siège.
Le 15 septembre, des bourgeois et marchands de Québec présentent à Ramezay une requête lui demandant de chercher une capitulation honorable afin d’éviter des destructions supplémentaires. Ramezay réunit alors un conseil de guerre. Sur les quatorze officiers consultés, treize se prononcent en faveur de la capitulation, selon le Dictionnaire biographique du Canada.
Mais même à ce moment, l’histoire aurait encore pu prendre une tournure différente.
Lévis veut revenir à Québec
François-Gaston de Lévis, qui se trouve à Montréal au moment de la bataille, revient précipitamment lorsqu’il apprend la catastrophe.
Le 17 septembre, il rejoint Vaudreuil et les troupes françaises à Jacques-Cartier. Plutôt que d’accepter la perte de Québec comme un fait accompli, Lévis décide de ramener l’armée vers la capitale afin d’empêcher les Britanniques de s’y installer pour l’hiver.
Des vivres sont préparés pour Québec et Vaudreuil envoie de nouvelles instructions à Ramezay : il faut tenir jusqu’à l’arrivée de Lévis. Cette séquence est détaillée dans la notice consacrée à Ramezay.
Le problème est que les événements avancent plus rapidement que les communications.
Le même 17 septembre, vers 15 h, devant l’épuisement des vivres, les demandes des bourgeois, l’avis presque unanime de ses officiers et la menace d’un bombardement britannique imminent, Ramezay fait hisser le drapeau blanc.
Il envoie le major Armand de Joannès négocier avec les Britanniques.
Et c’est seulement après le début de cette démarche que les nouvelles instructions de Vaudreuil, demandant de tenir jusqu’au retour de Lévis, arrivent à Québec.
La capitulation est signée le matin du 18 septembre par Ramezay, Townshend et l’amiral Charles Saunders.
Le 19 septembre, six jours après la bataille des plaines d’Abraham, Ramezay remet finalement la ville à Townshend. Les soldats de la garnison française embarquent à bord des navires britanniques. Les Britanniques peuvent enfin entrer et prendre possession de Québec, toujours selon le Dictionnaire biographique du Canada.
Ils doivent alors transformer très rapidement une ville qu’ils viennent de bombarder pendant des semaines en position défensive capable de leur servir pour l’hiver. La Commission des champs de bataille nationaux rappelle l’importance stratégique que prennent immédiatement les hauteurs de Québec pour les nouvelles autorités militaires.
Le 22 septembre, rien n’est encore complètement joué
Il y a d’ailleurs une coïncidence intéressante avec la date d’aujourd’hui.
C’est le 22 septembre 1759, il y a exactement 267 ans, que Ramezay et plusieurs officiers français s’embarquent à leur tour sur les navires britanniques. Leur départ pour la France sera finalement retardé jusqu’au 19 octobre, comme le rapporte sa biographie.
Pour un habitant de Québec vivant cette journée du 22 septembre, l’occupation britannique est donc une réalité extraordinairement récente : les Britanniques ne contrôlent effectivement la ville que depuis trois jours.
Et même là, personne ne peut encore savoir avec certitude que le régime français en Amérique du Nord vit ses derniers mois.
Montréal demeure française. L’armée de Lévis existe toujours. Les forces françaises conservent le contrôle d’une grande partie du territoire et les Britanniques doivent maintenant passer l’hiver dans une Québec ravagée, au bout d’une immense ligne de ravitaillement maritime bientôt coupée par les glaces.
Parcs Canada rappelle d’ailleurs que l’armée française se replie sans être détruite et poursuit la résistance durant l’hiver.
Sept mois plus tard, cette armée revient.
Le 28 avril 1760, Lévis remporte la bataille de Sainte-Foy contre James Murray. Les Britanniques sont battus à leur tour sur les hauteurs de Québec et doivent se réfugier derrière les mêmes murailles que les Français avaient abandonnées en septembre. Lévis assiège alors la ville et attend lui aussi une flotte venue d’Europe.
Cette fois encore, le sort de Québec ne se décide pas uniquement sur le champ de bataille.
Ce sera finalement une flotte britannique qui apparaîtra dans le Saint-Laurent. Lévis devra lever le siège. La capitulation de Montréal, en septembre 1760, mettra véritablement fin à la résistance organisée de la Nouvelle-France, une séquence également retracée par Parcs Canada.
La bataille des plaines d’Abraham demeure donc l’un des grands tournants de notre histoire. Mais en la transformant en instant unique où tout aurait été décidé, on finit paradoxalement par appauvrir notre propre mémoire de la Conquête.
Québec ne tombe pas le 13 septembre.
Une bataille est perdue ce jour-là. Montcalm meurt le lendemain. Mais la ville tient encore, ses canons continuent de tirer, ses habitants et ses officiers débattent de la conduite à adopter, Lévis tente de revenir et l’armée française demeure suffisamment puissante pour reprendre l’offensive au printemps suivant.
Entre les plaines d’Abraham et la prise de Québec, il y eut six journées entières d’histoire.
Et entre la prise de Québec et la fin de la Nouvelle-France, il restait encore presque une année de guerre.


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