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Les origines du Monde ne sont-elles ouvertes aux scientifiques que quand ils sont aussi des poètes ? Partie II

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La partie I

Futura : Comment est venue l'idée de l'anthologie - lentement au cours des décennies ou plus brusquement par exemple - et quels étaient vos buts avec elle ?

Jean-Pierre Luminet : Il s'agit au départ d'une proposition qui m'a été faite en 2013 par les éditions « Bouquins », dont le directeur avait constaté que leur prestigieuse collection contenait très peu d'écrits scientifiques. J'ai fait deux ou trois suggestions - dont une vaste extension de mon anthologie « Les poètes et l'univers » que j'avais publiée en 1996 chez un autre éditeur -, mais c'est le thème des cosmogonies qui a été retenu. Cela s'accordait bien avec mes intérêts de toujours pour l'histoire de la pensée sur le cosmos, plus précisément la manière dont, au cours des siècles, les humains ont pu imaginer l'origine du monde à travers des langages aussi différents que ceux du mythe, de la philosophie, de la métaphysique, de la science, de la littérature d'imagination et de la poésie.

D'emblée, mon objectif a été d'inscrire cette quête fondamentale dans la pluralité : explorer des constructions diverses de la pensée cosmogonique - parfois rivales, parfois complémentaires - à travers une sélection de textes fondateurs, commentés et annotés, allant des premières mythologies aux plus récentes spéculations scientifiques, en passant par les grandes doctrines philosophiques et les visions littéraires ou poétiques. J'ai ainsi organisé le corpus en quatre grandes sections, chacune explorant une modalité distincte du discours sur les origines : les mythes fondateurs, les discours rationnels d'inspiration philosophique ou théologique, les modèles scientifiques modernes qui tentent de se débarrasser de la question du « pourquoi » au profit de celle du « comment », et enfin les visions poétiques et littéraires. Ces champs, bien que différents dans leurs finalités et leurs langages, se font écho.

Ils désignent, chacun à sa manière, une humanité inquiète et créatrice, qui n'a cessé de scruter l'origine pour comprendre le présent et envisager l'avenir.

Futura : Comment a-t-elle été réalisée ? Quels sont les critères/ouvrages qui ont été employés pour sélectionner les extraits ? 

Jean-Pierre Luminet : Dans les semaines qui ont suivi ma rencontre avec l'éditeur, j'ai conçu un corpus assez complet comprenant une centaine de titres et d'auteurs majeurs répartis dans les quatre sections, avec pour chaque texte un calibrage assez précis du nombre de signes, spécifiant leur origine (choix de telle ou telle édition ou de telle ou telle traduction en français), le volume de mes introductions contextualisantes, de mes commentaires savants et de mes notes de bas de page explicatives, etc.

L'éditeur m'a aussitôt proposé de concrétiser le projet par un contrat d'écriture, avec une échéance de remise finale très souple, prenant en compte l'ampleur du travail. Après l'impulsion initiale, j'ai d'ailleurs laissé reposer assez longtemps ce travail, le laissant lentement mûrir, n'y travaillant que par périodes intenses, ce qui m'a permis de publier entre-temps une douzaine d'autres livres chez d'autres éditeurs, sans que ceux de la collection « Bouquins » s'impatientent ou m'en fassent reproche. Je dois dire que j'ai particulièrement apprécié cette rare souplesse !

Futura : Il y a un volume d'ouvrages très important derrière tout cela, vous les avez tous lus en entier ?

Jean-Pierre Luminet : En effet, le corpus de textes sélectionnés pour l'anthologie occupe mille pages, mais chaque texte n'est qu'un extrait d'ouvrages plus vastes, dont la lecture complète représenterait plus dix mille pages de lecture exhaustive !

Je n'ai donc pas forcément tout lu.

Certes, j'ai lu intégralement quelques fondamentaux, comme le Timée de Platon, De la nature des Choses de Lucrèce, Les Métamorphoses d'Ovide, Eurêka d'Edgar Poe, et surtout la quasi-totalité des textes relevant de la partie sur la cosmologie relativiste moderne, que je connaissais déjà en profondeur et dont j'avais déjà présenté nombre d'aspects dans mon livre de 2014 « L'invention du Bing Bang » : les textes d'Einstein, Friedmann, Lemaître, Eddington, Hoyle, Gamow, etc.

En revanche, dans la seconde partie relevant davantage de la philosophie naturelle, il m'était impossible de lire les traités complets de Descartes, Leibniz, Buffon, Swedenborg, Kant ou encore Laplace. À noter que j'ai dû faire moi-même des traductions en français de certains textes, ceux notamment relatifs à Swedenborg qui n'existent pas dans notre langue !

En outre, lire une fois un texte ne suffit pas, surtout lorsque, tel le Timée de Platon, il est difficile à comprendre et à interpréter par le langage scientifique moderne. J'ai dû compléter mes lectures et relectures par celles de plusieurs analyses savantes qu'en avaient faites d'autres historiographes.

Futura : Rien qu'en philosophie, ça représente un travail monstrueux si on veut lire plusieurs des ouvrages de Kant et Whitehead, dont certains ont la réputation d'être particulièrement difficiles à comprendre.

Jean-Pierre Luminet : La « Théorie du ciel » de Kant est une œuvre de jeunesse très clairement exposée, dont la compréhension est donc beaucoup plus aisée que celle de ses traités ultérieurs comme la Critique de la raison pure, dans laquelle Kant revient en pur philosophe - et non plus en bon « vulgarisateur » - sur la question des origines, en matière donc bien moins accessibles. De fait, les ouvrages les plus « difficiles » d'accès ont été, pour moi tout au moins, le Timée de Platon, les Principia de Swedenborg et le traité de Whitehead, « Procès et Réalité ».

Pour Platon, j'ai été aidé - comme je l'ai dit plus haut - par la lecture de nombreuses études savantes qui ont été faites sur la philosophie platonicienne. Pour Swedenborg, qui a fait l'objet de beaucoup moins d'études - et aucune en langue française -, j'ai complété ma propre lecture interprétative par la profonde analyse faite plus tard par son compatriote suédois Svante Arrhénius - texte que j'ai également traduit en français et inclus dans l'anthologie. C'est en effet le traité de Whitehead qui, par son langage et sa structure logique très particuliers, m'a posé le plus de problème pour tâcher de le rendre compréhensible au grand public.

Futura : Certains noms sont très peu connus, par exemple sur les modèles de cosmogonie du Système solaire, vous êtes tombé dessus comment, au cours par exemple de la lecture du traité de Poincaré ?

Jean-Pierre Luminet : En ce qui concerne les modèles de formation du Système solaire, largement discutés au XIXe siècle suite à la fameuse hypothèse de la « nébuleuse primitive » esquissée par Kant et pleinement exposée par Laplace, c'est notamment dans le magistral traité de Poincaré sur « Les hypothèses cosmogoniques » que l'on trouve mentionnés les travaux de savants un peu oubliés aujourd'hui, comme Faye, Wolf ou de Ligondès. Ils ont l'intérêt de montrer comment le système de Laplace ne parvenait pas à rendre parfaitement compte de certaines nouvelles observations sur les planètes du Système solaire et leurs satellites, et qu'il fallait donc l'améliorer au moyen d'hypothèses supplémentaires plus ou moins bien étayées.

Dans la partie dite « littéraire », j'ai pris un plaisir particulier à faire redécouvrir deux textes étonnants. L'un est dû au moine médiéval Bernard Silvestre qui, tout en suivant la théologie chrétienne alors incontournable, a réussi à lui donner une force poétique extraordinaire. L'autre date de 1720 ; intitulé « Telliamed », il est dû au diplomate et géologue amateur De Maillet (le titre de son livre étant donc une anagramme de son nom), qui par ses observations sur le terrain, en Inde ou en Égypte, a remis en cause, d'une part l'âge court de la Terre proposé alors par l'église sur la seule base de la chronologie biblique, d'autre part a anticipé les concepts de transformisme et d'évolution de Lamarck et Darwin (qui l'ont lu). De Maillet étant accusé d'être franc-maçon et libre penseur, son ouvrage n'a d'ailleurs été publié qu'après sa mort, et expurgé de ses passages jugés le plus hérétiques !

Futura : Certains noms auraient pu être là mais ne le sont pas, par exemple le Russe Viktor Safronov pour l'origine du Système solaire ou Hawking et Penrose (proposition sans frontière, cosmologie cyclique conforme), des raisons particulières à cela ? 

Jean-Pierre Luminet : Comme dit le proberbe, « choisir c'est mourir un peu ». Toute anthologie impose des choix et est nécessairement incomplète. Cette incomplétude peut venir d'un manque de connaissances encyclopédiques - après tout il est impossible de « tout connaître ». Mais pas forcément. Il y a aussi des choix personnels parfaitement lucides et assumés, sans oublier certaines contraintes éditoriales plus « terre-à-terre (coût des droits de reproduction de textes ou traductions n'étant pas encore tombés dans le domaine public, etc.). Je n'ai en effet pas inclus le modèle de formation du Système solaire (au demeurant très peu connu et cité) que le Russe Victor Safronov a proposé dans un ouvrage que la Nasa avait traduit du russe dès 1972. Hawking et Penrose, nettement plus célébrés et cités, sont aussi absents de l'anthologie.

On pourrait s'en offusquer dans la mesure où leurs premiers travaux communs, datant des années 1970, démontraient l'occurrence inévitable de singularités gravitationnelles en relativité générale, suggérant donc des « débuts » ou des « fins du temps » (à savoir le Big Bang ou les trous noirs). Mais, ultérieurement, ils ont compris, avec d'autres chercheurs, que les singularités n'étaient probablement pas physiquement réalistes, signalant plutôt les limites de validité de la théorie d'Einstein lorsque des phénomènes quantiques entrent en jeu. Ils ont donc développé, cette fois indépendamment l'un de l'autre et dans des directions très différentes, de nouvelles idées dans lesquelles il n'y avait plus « d'origine du monde » - tels le modèle « sans frontière » de Hawking et la « cosmologie cyclique conforme » de Penrose. J'ai donc sélectionné plutôt des textes de Linde, Vilenkin et Rovelli relevant davantage de théories de gravité quantique encore en construction (cordes, branes, boucles). Sans compter que j'avais déjà largement analysé l'ensemble des travaux de Hawking et Penrose dans d'autres ouvrages, comme « L’écume de l’espace-temps », paru en 2020 !

Futura : Quelles réactions depuis la publication de l'anthologie ?

Jean-Pierre Luminet : Eh bien, curieusement, quasiment aucune de la part des médias qui jadis faisaient fête à mes publications... Aucune invitation à parler de ce livre - qui n'a pourtant, je crois, aucun équivalent toutes langues confondus - dans les émissions scientifiques type France Culture ou France Inter ; ne parlons pas de la télévision (mis à part une brève présentation à l'émission La Grande Librairie). Aucun compte-rendu non plus dans les grands quotidiens comme Le Monde ou les hebdomadaires comme L'Express ou Le Nouvel Obs... Et pas même une recension (du moins jusqu'ici) dans les mensuels de vulgarisation scientifique comme Ciel et Espace, La Recherche, Pour la Science ou Sciences et Avenir ! Il est vrai que cette somme de mille pages est un peu dure à assimiler pour la grande majorité des journalistes. On peut aussi s'interroger sur ces temps de disette culturelle...

En revanche, tous les retours que j'ai eus de la part de mes lecteurs sont enthousiastes. De toute façon, mon livre - à la fois encyclopédique et analytique - doit d'abord être considéré plus comme un ouvrage de fond, s'inscrivant dans la durée, plutôt que comme une actualité éditoriale destinée à être oubliée après quelques mois. C'est cela seul qui compte et m'importe.


Augustin Trapenard reçoit Jean-Pierre Luminet, le plus lettré de nos astrophysiciens. Directeur de recherche émérite au CNRS, spécialiste des trous noirs et de la cosmologie, son œuvre tout entière lie allègrement science, histoire et arts au pluriel. Son nouveau livre, « Les origines du monde » (Bouquins), est une anthologie des grands récits qui se sont attachés à raconter la naissance de notre Univers. Des cosmogonies mésopotamiennes, égyptiennes ou hindoues, à Raymond Queneau, en passant par Platon, Isaac Newton, Albert Einstein ou Edgar Allan Poe, un vertige à portée de main. © La Grande Librairie - France Télévisions

Après cette interview de Jean-Pierre Luminet, reprenons le cours de la précédente première partie

Auguste Comte avait au moins raison sur une chose quand il disait qu'on ne connaît pas totalement une science tant qu'on en sait pas l'histoire. Les textes rassemblés à ce sujet par Jean-Pierre Luminet sont intéressants à cet égard et plusieurs sont sans doute peu connus, même du grand public cultivé. 

De gauche à droite, le philosophe, mathématicien et écrivain grec Platon, le philosophe, écrivain, poète et mystique indien Sri Aurobindo, puis le cosmologiste, physicien et mathématicien jésuite belge Georges Lemaître et enfin Albert Einstein qu'on ne présente plus, tous en pleine discussion sur la cosmologie, la philosophie et le mysticisme (illustration générée par IA). © LS, ChatGPT

Les origines du Monde ne sont-elles ouvertes aux scientifiques que quand ils sont aussi des poètes ? Partie I

Depuis presque un siècle, les scientifiques ont développé des théories expliquant tout d'abord l'origine du Système solaire puis de l'Univers observable, en tout cas jusqu'à un certain point. Mais sont-ils vraiment allés plus loin que les mythes sur l'origine du Monde qui font écho dans bien des cultures et depuis plusieurs milliers d'années ? Le lecteur et la lectrice peuvent se faire une opinion à ce sujet avec une anthologie de textes patiemment collectés et commentés sur ces questions par le célèbre astrophysicien, cosmologiste et poète Jean-Pierre Luminet depuis plus d'une décennie. Voici quelques commentaires sur cette anthologie en deux parties.... Lire la suite

Il y a, par exemple, des extraits de l'ouvrage intitulé Procès et réalité : Essai de cosmologie datant de 1929 et que l'on doit au mathématicien, philosophe et physicien britannique Alfred North Whitehead. Il est peu connu en France car il n'a été traduit qu'à la fin du XXe siècle. Whitehead a été, avec Bertrand Russell, le fondateur de la logique mathématique moderne. Après quoi, son œuvre philosophique peut être vue comme une tentative de renouvellement de la pensée de Leibniz et Kant en tenant compte des données de la science moderne pour aller au-delà d'une explication mécanique du monde basée sur la figure et le mouvement, le monde étant conçu plus comme une collection organique d'événements, selon des processus de flux et de croissance évitant un dualisme entre l'esprit et la matière, qu'une horloge.

Procès et réalité est souvent un peu obscur cependant, du témoignage même de Russell, et un autre ouvrage de Whitehead, La science et le monde moderne (1925), est nettement plus accessible. Les idées de Whitehead sont souvent mises en avant dans l'ouvrage du prix Nobel de chimie Ilya Prigogine coécrit avec la philosophe Isabelle Stengers : La Nouvelle Alliance. La Métamorphose de la science.

Les écrits de l'astrophysicien James Jeans, comme Physics & Philosophy ou Astronomy and Cosmogony, valent encore le détour ! Un extrait d'un de ses textes se trouve dans l'anthologie.

Qui sait que Georges Lemaître, le père de la théorie du Big Bang avec George Gamow, a été influencé par l'ouvrage de Poincaré paru en 1911, Leçons sur les hypothèses cosmogoniques ? Ces leçons sont remarquables et là aussi un extrait se trouve dans l'anthologie.

Il y a bien des décennies, les éditions Gauthier-Villars avaient fait paraître des traductions des quatre conférences données par Einstein en 1922 à l'Université de Princeton, ainsi que de deux textes ultérieurs datant du début des années 1950 publiés dans un ouvrage paru dans sa cinquième édition en anglais sous le titre The meaning of relativity.

Ce sont parmi les plus beaux textes accessibles sur la théorie de la relativité et ses prolongements. L'un porte sur une des tentatives de théorie unitaire non-dualiste d'Einstein pour unifier la gravitation, la force électromagnétique et la matière. L'autre porte sur la cosmologie relativiste au début des années 1950, alors que la théorie dominante est celle proposée par le cosmologiste britannique Fred Hoyle avec ses collèges Thomas Gold et Hermann Bondi.

Des extraits du texte d'Einstein sur la cosmologie se trouvent dans l'ouvrage de Jean-Pierre Luminet, ainsi qu'un texte de Fred Hoyle sur la cosmogonie qui se termine avec des idées stupéfiantes, mais qui n'étonneront pas quiconque a vraiment compris de quoi parle Teilhard de Chardin avec son concept de noosphère (ce qui n'est pas fréquent).

Terminons notre petit tour dans l'histoire des sciences en mentionnant trois autres scientifiques, sans aucun doute quasi inconnus du grand public et dont Jean-Pierre Luminet commente aussi quelques extraits de leurs textes.

Le premier était un astronome, mathématicien et historien des sciences britannique, Edmund Whittaker (1873-1956), peu connu donc si ce n'est peut-être en raison du rôle indirect qu'il a joué plus tard dans les controverses sur la paternité de la relativité avec son livre de référence A History of the Theories of Aether and Electricity (1954). Whittaker y minimisait la contribution pourtant essentielle d'Einstein au profit de Poincaré.

Dans la communauté scientifique, Edmund Whittaker est surtout connu par l'ouvrage qu'il a publié au tout début du XXe siècle avec son collègue George N. Watson, A Course of Modern Analysis, maintes fois réédité depuis. Les cours d’Analyse de l’école polytechnique du mathématicien français Laurent Schwartz, lauréat de la médaille Fields, sont merveilleusement écrits et on pourrait en dire presque autant de son ouvrage Méthodes mathématiques pour les sciences physiques.

Toutefois, quiconque explore le domaine de la physique théorique constatera que ce dernier ouvrage est en fait quasiment inutilisable pour comprendre les calculs dans les cours de physique théorique de Lev Landau, ou des articles de Stephen Hawking. C'est l'inverse avec le Whittaker-Watson et encore plus avec le Mathews-Walker, célèbre lui aussi et qui est la version moins connue et bien plus étendue des cours de méthodes mathématiques pour la physique de Richard Feynman, alors qu'il était un jeune prof à l'Université Cornell (il se dit que ces cours étaient en fait la collection des méthodes utilisées fréquemment par les théoriciens du projet Manhattan et qui donc avaient fait la preuve de leur utilité récurrente dans une large part de la physique et de l'ingénierie).

Le deuxième est le prix Nobel de physique suédois Hannes Alfvén. Ses travaux concernaient la géophysique et l'astrophysique avec des champs magnétiques dont il pensait, parfois avec raison, qu'on avait sous-estimé leur importance en étant obnubilé par la gravitation. On peut lui objecter qu'il fera une erreur symétrique en critiquant la théorie du Big Bang et la cosmologie moderne (comme on peut le voir dans le texte choisi par Jean-Pierre Luminet) en tentant de lui substituer une théorie basée sur le plasma. Il est le premier à avoir employé le terme magnétohydrodynamique en 1942 et ses travaux ont des conséquences aussi bien avec les tokamaks pour la fusion contrôlée que dans les modèles de la formation du Système solaire et des autres systèmes planétaires, ou encore pour résoudre l'énigme du chauffage de la couronne solaire. Son ouvrage Cosmical electrodynamics reste intéressant à consulter.

Le troisième exemple est lui quelque peu déroutant et encore une fois à rebours de la loi des trois états. C'est le cas de Emanuel Swedenborg.

Né le 29 janvier 1688 à Stockholm et mort le 29 mars 1772 à Londres, c'est encore un Suédois, mais d'une tout autre stature. On a pu le comparer à Léonard de Vinci en raison de ses multiples inventions techniques et de ses travaux de pionnier en anatomie. C'est typiquement un polymathe, capable de disserter également savamment sur le calcul différentiel et intégral, la mécanique et l'astronomie. On dit de lui qu'il anticipe certains aspects des théories de Buffon et Laplace sur la formation du Système solaire et qu'il est l'un des premiers à soutenir une théorie ondulatoire de la lumière et une théorie cinétique de la chaleur, tout en s'intéressant à la cristallographie et à la métallurgie, ainsi qu'au magnétisme et à l'électricité.

C'est un esprit des Lumières, se réclamant de Descartes, mais vers la cinquantaine, tout en restant très rationnel sur bien de sujets, il se met à avoir des expériences mystiques. Certains lui attribuent alors aussi des pouvoirs paranormaux, ce qui va intriguer Kant qui tentera d'entrer en contact avec lui. Il abandonne largement son activité scientifique pour se consacrer à des textes au sujet de ses expériences et on peut dire qu'il a basculé de plus en plus de la science positive vers la théosophie.

Un regard rationaliste et sceptique moderne dirait que tout comme d'autres génies du XXe siècle, tels Sri Aurobindo et Alexandre Grothendieck, la santé mentale de Swedenborg était de plus en plus altérée, peut-être par une variante de la schizophrénie, laissant tout de même largement la plupart du temps leurs esprits rester brillants et rationnels.

Ce qui est certain, c'est que les écrits théosophiques et le statut de scientifique de Swedenborg vont inspirer et fasciner bien des écrivains, poètes et philosophes du XIXe siècle et ensuite, à commencer par rien de moins que Baudelaire et William Blake, mais aussi Balzac. Son œuvre était connue et appréciée également par Paul Valery et Jorge Luis Borges.

En parlant d'écrivains, c'est l'occasion de découvrir le texte complet de Eureka d'Edgar Allan Poe, présenté par Jean-Pierre Luminet dans son édition poche chez Dunod, et pas seulement l'extrait commenté dans son anthologie de textes.

Edgar Allan Poe est l'une des principales figures du romantisme américain. Inventeur, dit-on, du roman policier, principalement connu pour ses contes fantastiques et autres histoires extraordinaires, il se lance, avec cet essai, dans son enquête la plus audacieuse : élucider le mystère de l'Univers ! Voulant embrasser d'un seul coup d'œil l'immensité de tout ce qui est connu en son temps, Poe offre à ses lecteurs un texte visionnaire dans lequel il anticipe de multiples découvertes du XXe siècle : les trous noirs, la théorie du chaos, l'expansion de l'espace, l'existence des nébuleuses et bien d'autres encore. Le texte intégral d'Edgar Allan Poe est présenté par l'astrophysicien Jean-Pierre Luminet, auteur de Voyager dans un trou noir avec Interstellar. © Dunod

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