Trente-cinq ans. C’est le temps pendant lequel le gouvernement américain a payé des agriculteurs pour planter une liane venue d’Asie sur leurs terres. Aujourd’hui, cette même administration la range parmi les espèces les plus problématiques du territoire. Le kudzu, cette plante grimpante capable de recouvrir une maison entière en une saison, incarne à lui seul l’histoire d’un remède devenu maladie.
À retenir
- Une liane asiatique a été promue en solution miracle par Washington dans les années 1930
- Un journaliste charismatique l’a transformée en véritable phénomène de société avant sa chute
- Ce que l’État a payé pour faire proliférer, il le paie maintenant pour l’éradiquer
Sommaire
- Une liane recrutée pour sauver les sols américains
- Quand une figure médiatique transforme une liane en religion
- Le retournement : de crop miracle à mauvaise herbe fédérale
- Une liane que personne ne parvient plus à faire reculer
Une liane recrutée pour sauver les sols américains
Tout commence dans la poussière. Au début des années 1930, des décennies de monoculture du coton ont épuisé les terres du Sud américain, laissant un sol nu et fragile que le vent et la pluie emportent par tonnes. Face à ce désastre, le gouvernement de Franklin Roosevelt crée en 1933 le Soil Erosion Service, rebaptisé peu après Soil Conservation Service, avec une mission claire : retenir la terre avant qu’elle ne disparaisse.
Le kudzu apparaît alors comme une solution providentielle. Cette légumineuse fixatrice d’azote régénère les réserves d’azote du sol, maintient la terre fraîche et piège suffisamment de terre pour permettre la réhabilitation de fossés érodés. En 1935, l’agence lance une campagne de plantation à grande échelle dans tout le Sud. Pour convaincre les propriétaires terriens les plus sceptiques, l’État sort le chéquier : le service offre jusqu’à 8 dollars par acre plantée, l’équivalent d’environ 140 dollars actuels.
L’argument fait mouche en pleine Grande Dépression. En une décennie, la superficie cultivée en kudzu passe de 10 000 à 500 000 acres. Les pépinières fédérales tournent à plein régime : plus de 70 millions de plants de kudzu sont produits par le Soil Conservation Service nouvellement créé. Des équipes du Civilian Conservation Corps plantent la liane le long des routes et des voies ferrées, tandis que des milliers de fermiers l’installent sur leurs terres ravinées.
Le kudzu ne doit pas son succès qu’aux subventions. Dans les années 1940, le journaliste géorgien Channing Cope en devient le chantre absolu, le surnommant « King Kudzu » dans ses chroniques et ses émissions de radio matinales. Il va jusqu’à fonder le Kudzu Club of America, qui revendique 20 000 membres en 1943 avant de s’éteindre quelques années plus tard. Pour lui, cette liane devait littéralement remplacer le coton comme pilier de l’économie sudiste.
L’administration elle-même balaie les inquiétudes. Un bulletin officiel de l’époque affirme sans détour qu’il n’y a aucun risque que la plante devienne un nuisible. L’histoire lui donnera tort, mais il faudra des décennies pour que le constat s’impose. Entre-temps, le kudzu sert aussi de fourrage : sa teneur en protéines rivalise avec celle de la luzerne, et le bétail s’en montre gourmand.
Le retournement : de crop miracle à mauvaise herbe fédérale
Le vent tourne dès les années 1950. Le kudzu pousse trop bien, trop vite, sur des terrains que le bétail ne parvient plus à contenir. L’USDA retire la vigne de sa liste de cultures de couverture en 1953, un premier désaveu discret mais lourd de sens. Le coup de grâce administratif tombe en 1970 : l’USDA classe officiellement le kudzu comme mauvaise herbe commune dans le Sud.
La suite s’écrit en accumulation de preuves scientifiques. En 1993, l’Office congressionnel d’évaluation technologique estime les pertes annuelles pour la production agricole et forestière à 50 millions de dollars. D’autres travaux vont plus loin : l’impact économique du kudzu aux États-Unis est évalué entre 100 et 500 millions de dollars perdus chaque année en productivité forestière. Même les compagnies d’électricité en paient le prix, avec des coûts de contrôle estimés à 1,5 million de dollars par an pour dégager les lignes que la liane engloutit.
La consécration négative arrive à la fin des années 1990. En 1997, après plus d’un demi-siècle de preuves accumulées de sa nocivité, le kudzu est finalement inscrit comme « mauvaise herbe nuisible » sous la loi fédérale sur les mauvaises herbes nuisibles. La boucle est bouclée : la plante subventionnée par Washington devient officiellement l’ennemie de l’État qui l’avait choyée.
Une liane que personne ne parvient plus à faire reculer
Aujourd’hui, le kudzu occupe une surface colossale du Sud-Est américain. Un total estimé de 7 millions d’acres de terres du Sud-Est sont infestées par le kudzu, une étendue comparable à celle d’un petit État américain. Pire : la plante progresse encore de 50 000 hectares par an selon les estimations, sans qu’aucune méthode ne permette d’envisager une éradication totale.
Se débarrasser d’un seul foyer de kudzu relève déjà de l’exploit. Même correctement traitée, une population de kudzu installée peut nécessiter jusqu’à dix ans d’application d’herbicides pour être éradiquée. Autant dire qu’un massif planté en 1940 pourrait, dans certains cas, résister encore aux tentatives d’éradication amorcées aujourd’hui, plus de quatre-vingt ans plus tard. Voilà l’ironie ultime de cette histoire : la plante que l’État a payée pour qu’elle prolifère est devenue celle qu’il paie, désormais, pour qu’elle disparaisse.
Sources : mises.org | atlasobscura.com


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