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Les États-Unis ont un lac salé traversé par une voie ferrée depuis 1959 : ce que les astronautes voient de chaque côté des rails n’a rien d’un lac ordinaire

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Depuis 1959, une digue en enrochement coupe le Grand Lac Salé de l’Utah en deux moitiés qui n’ont plus rien de commun. D’un côté, une eau vert-bleu classique. De l’autre, une teinte rose-rouge qui tranche nettement sur les images satellite. Ce contraste, visible depuis l’orbite, n’est pas un caprice de la nature : c’est la conséquence directe d’un chantier ferroviaire vieux de plus d’un siècle.

Une frontière construite par des ingénieurs, pas par la géologie.

À retenir

  • Une digue de 32 kilomètres construite entre 1957 et 1959 sépare le Grand Lac Salé en deux bassins aux caractéristiques chimiques opposées.
  • Le bras nord, privé d’apports d’eau douce, affiche une salinité de 26 à 30 % et une coloration rose due aux archées halophiles.
  • Le bras sud, alimenté par trois rivières, maintient une salinité de 12 à 15 % et conserve une teinte verte grâce à ses algues riches.

Sommaire

  1. Une digue qui a coupé le lac en deux
  2. Un laboratoire à ciel ouvert visible depuis l’espace
  3. Une brèche pour ne pas tuer le lac

Une digue qui a coupé le lac en deux

L’histoire de cette digue remonte au début des années 1900, quand la Southern Pacific Railroad a construit le Lucin Cutoff pour améliorer l’efficacité du transport à travers l’Utah. À l’origine un chevalet en bois, ce franchissement a été remplacé dans les années 1950 par une digue en enrochement, séparant physiquement le Grand Lac Salé en deux environnements distincts. Le chantier de reconstruction s’étale de 1957 à 1959. Le résultat est une chaussée d’environ 32 kilomètres qui traverse le lac de bout en bout, et que la Union Pacific Railroad qualifiait encore récemment de « causeway de 20 miles qui coupe le Grand Lac Salé en deux ».

Toutes les rivières qui alimentent le lac, la Bear, la Weber et la Jordan, se jettent dans la partie sud. Cette moitié méridionale, nourrie par ces cours d’eau, entretient un éventail d’espèces bien plus large, avec des crevettes de saumure, des mouches et des millions d’oiseaux migrateurs, le tout dans une fourchette de salinité équilibrée.

Privée de tout apport d’eau douce, la partie nord évolue différemment.

Un laboratoire à ciel ouvert visible depuis l’espace

Avec peu d’eau douce entrante, le bras nord, la baie de Gunnison, est devenu hypersalin, abritant une vie microbienne unique qui colore par moments l’eau en rose. Les chiffres bougent selon les années et les sécheresses. La Division of Wildlife Resources de l’Utah situe la salinité du bras sud autour de 12 à 15 %, contre 26 à 30 % pour le bras nord. D’autres relevés, cités en 2023, évoquent une salinité nord proche de 30 %, soit environ le double d’un bras sud qui oscille lui-même entre 7 et 15 %.

Cette couleur rose vient en grande partie des archées halophiles qui peuplent l’eau hypersaline du bras nord, tandis que le bras sud reste vert grâce à la richesse de ses algues. Deux organismes bien identifiés portent ce nom un peu barbare d’halophiles.

Vus depuis la Station spatiale internationale, ces deux bassins forment un damier improbable au milieu du désert de l’Utah. Des images prises par des astronautes de la Station spatiale internationale, diffusées par la NASA, montrent nettement ces communautés microbiennes distinctes depuis l’espace. Aucun autre relief hydrographique américain n’offre un tel marqueur de couleur aussi net vu d’en haut.

Une brèche pour ne pas tuer le lac

Le déséquilibre créé par la digue a fini par inquiéter les gestionnaires du lac. Une première réponse arrive en 1984 : l’État de l’Utah construit un pont de 90 mètres à l’extrémité ouest de la digue, puis brèche la chaussée sous ce nouveau pont le 1er août 1984, laissant l’eau accumulée du bras sud s’écouler vers le bras nord. Ce n’était qu’un premier pansement sur une plaie ouverte depuis des décennies.

En 2016, le corps des ingénieurs de l’armée américaine approuve la construction d’une seconde brèche, large de 180 pieds, dans la digue. Cette nouvelle ouverture, achevée en décembre 2016, doit gérer les échanges entre les deux bras et contrôler la salinité, en priorité celle du bras sud.

Le répit n’a pas duré éternellement. Durant l’été 2022, alors que la mégasécheresse du sud-ouest américain réduit fortement les apports d’eau douce, une digue de 1,2 mètre de haut est construite dans la brèche, sous le pont de 2016, pour ralentir le flux d’eau salée venant du nord vers le sud, dont l’excès commençait à perturber l’écosystème méridional.

Même avec cette brèche pilotée au centimètre près, le sel continue de circuler d’une manière que personne n’avait vraiment anticipée. Le sel évacué des bassins d’évaporation de l’entreprise Compass Minerals renvoie ainsi une quantité importante de sel du bras nord vers le bras sud. la frontière tracée par une voie ferrée en 1959 continue, plus de six décennies plus tard, à dicter sa loi chimique à tout un écosystème.

Sources : naturalresources.utah.gov | en.wikipedia.org

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