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Le «syndrome arctique»

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« Je veux montrer dans ces lignes que, dans le cas particulier du Nord-Africain émigré en France, une théorie de l’inhumanité risque de trouver ses lois et ses corollaires. »

Frantz Fanon publie « Le syndrome nord-africain » dans la revue Esprit, en 1952, alors qu’il vient de soutenir sa thèse en psychiatrie à Lyon et qu’il commence à pratiquer la médecine en France métropolitaine. Ce n’est que l’année suivante, en 1953, que le Martiniquais décide de partir pratiquer en Algérie — ou plutôt en Algérie française, pour être exacte dans le contexte de l’époque.

« Thèse 1 : Que le comportement du Nord-Africain provoque souvent de la part du personnel médical une attitude de défiance quant à la vérité de sa maladie. »

L’essai de Fanon est marquant, car il s’agit là d’une des premières descriptions de ce qui demeure connu, en France et bien au-delà, comme le « syndrome méditerranéen ». Ce syndrome n’a rien d’une maladie. Il s’agit plutôt de la croyance, encore répandue aujourd’hui dans le personnel médical, que les personnes d’origine nord-africaine d’abord, mais aussi africaine, et racisées plus généralement, tendent à exagérer ou à simuler leurs symptômes.

Le personnel soignant qui croit plus ou moins explicitement à ce syndrome prendra moins au sérieux la douleur d’un patient non européen, ce qui aura des répercussions sur sa prise en charge et le traitement recommandé. Le préjugé se transmet dans la formation des soignants souvent à l’oral plus que dans les manuels de médecine, sous couvert de petits commentaires informels, de mauvaises blagues. Ah, vous savez, ces gens-là… !

L’originalité de Frantz Fanon, c’est de décrire comment ses collègues réfléchissent, et donc de briser, en quelque sorte, la solidarité professionnelle entre médecins français, dès 1952. Il expose la fabrication du préjugé, l’origine du racisme médical.

« À l’exception des cas d’urgence : occlusion intestinale, blessures, accidents, le Nord-Africain se présente baigné de vague. Il a mal dans le ventre, dans le dos, il a mal partout. […] — Qu’est-ce que c’est mon ami ? — Je vais mourir, monsieur le docteur. »

Le texte fait penser, de manière morbide, à l’affaire du petit Jusi Padlayat, 4 ans, mort le 3 août dernier après des douleurs au ventre qui duraient depuis le 25 juillet. Selon les témoignages de ses proches recueillis par La Presse, la famille avait tenté à de multiples reprises d’obtenir des soins à la clinique locale du village d’Ivujivik, au Nunavik — en vain. La grand-mère du petit, Annie Mangiuk, avait même fini par lancer un appel sur les réseaux sociaux, le 31 juillet. Fatiguée de revenir chaque fois d’une visite chez les infirmières avec une recommandation de prendre de l’Advil, elle avait déclaré : « Nous savons qu’il est en train de mourir lentement. »

Certains me trouveront injuste de comparer l’expérience des Inuits, et des Autochtones de manière plus générale, dans notre système de santé, à celle des Arabes à la belle époque du colonialisme français. Sauf que les préjugés coloniaux et les inégalités structurelles sont là, et elles ont été documentées à plus soif. Il y a eu le rapport de la commission Viens, au Québec. Une grande vague de témoignages a encore déferlé après la mort de Joyce Echaquan, en 2020. Et puis, il y a les études.

En 2024, Martin Cooke et Tasha Shields ont publié dans l’International Journal for Quality in Health Care, une grande revue de la littérature scientifique sur les inégalités de traitement en santé envers les personnes autochtones au Canada. Leur conclusion, c’est que la majorité des expériences racistes identifiées sont de l’ordre du racisme insidieux, non explicite : les patients autochtones sont traités différemment, ignorés, traités plus lentement, ou simplement pas crus. On présuppose aussi plus souvent que les patients autochtones sont pauvres, toxicomanes, ou de mauvais parents. L’accumulation de ces expériences entrave le lien de confiance avec le personnel soignant et le système de santé — et peut avoir des répercussions concrètes sur la qualité des soins obtenus.

« La douleur du Nord-Africain, à laquelle nous ne trouvons pas de base lésionnelle, est jugée inconsistante, irréelle. Or, le Nord-Africain est celui-qui-n’aime-pas-le-travail. De sorte que toutes ses démarches seront interprétées à partir de cet a priori. »

Dans le cas de Jusi Padlayat, la famille est persuadée que le petit est mort d’une appendicite qui n’a pas été prise en charge à temps. Il faudra attendre le rapport de l’enquête du coroner pour savoir exactement ce qui s’est passé. Je ne sais pas, même avec la collaboration du personnel soignant à l’enquête interne parallèle, si nous saurons jamais exactement comment ont raisonné les gens qui ont vu débarquer le petit Jusi et sa famille au centre de santé, à plusieurs reprises.

« Dans un service, un médecin tançait un Européen atteint de sciatique et qui circulait toute la journée dans les salles. Il lui expliquait que le repos représentait dans ce cas particulier la moitié de la thérapeutique. Avec les Nord-Africains, ajouta-t-il à notre intention, le problème est différent : pas besoin de leur conseiller du repos, ils sont toujours au lit. »

Quel est le dialogue intime de tout le personnel soignant, partout au pays, qui contribue par de petites décisions du quotidien à cette iniquité de traitement envers les patients autochtones, déjà largement documenté ? Quels sont les conseils qu’ils se donnent entre eux ?

Pour le savoir, il nous faudrait, en plus des témoignages précieux des familles, nos propres Fanon. Du personnel soignant qui ose prendre la plume pour décrire les choses telles qu’elles sont, quitte à ne pas se faire d’amis dans le système. Le « syndrome arctique », si je puis me permettre, coûte des vies. Cette fois-ci, il est question d’un enfant de 4 ans. Que celles et ceux qui le connaissent le mieux s’expriment.

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