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Le Québec a englouti des centaines de millions dans une usine à papier en Gaspésie : ce qui l’a condamnée n’était ni la crise du papier ni un défaut de la machine

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Une machine à papier flambant neuve, jamais démarrée une seule fois, finit par traverser l’océan pour être revendue à l’autre bout du monde. Voilà, résumée en une image, l’histoire ahurissante d’un chantier industriel qui devait sauver toute une région et qui s’est transformé en l’un des plus grands fiascos économiques de l’histoire récente du Québec. Pendant des années, des ouvriers ont attendu de reprendre le travail, des dirigeants politiques ont défendu le projet becs et ongles, et des centaines de millions de dollars ont été injectés dans des installations qui, au bout du compte, n’ont jamais produit la moindre feuille de papier. Retour sur la saga vertigineuse de la Gaspésia, à Chandler.

À retenir

  • Le projet de modernisation de la Gaspésia, lancé au début des années 2000, a dérapé avec des dépassements de coûts de plus de 265 millions de dollars avant d’être abandonné en 2004-2005 sans jamais produire de papier.
  • La machine à papier neuve, jamais utilisée, a été démontée et revendue au Vietnam pour 40 millions de dollars, tandis que le démantèlement complet du site en 2012 a coûté 17 millions supplémentaires.
  • L’ensemble des tentatives de sauvetage et de relance de l’usine aurait coûté jusqu’à 700 millions de dollars, laissant Chandler comme l’une des municipalités les plus dévitalisées du Québec.

L’usine fantôme de Chandler : des dizaines de millions engloutis sans qu’une seule feuille de papier n’en sorte

Difficile d’imaginer une infrastructure industrielle plus surréaliste que celle de la Gaspésia. Après sa fermeture à la fin des années 1990, un ambitieux projet de modernisation est lancé au tout début des années 2000, avec l’appui de partenaires publics et privés. L’objectif est simple sur le papier, si l’on peut dire : moderniser l’usine pour la rendre à nouveau compétitive et relancer l’activité économique de toute la région. Sauf que le chantier, évalué au départ à 465 millions de dollars, va rapidement déraper. Les coûts explosent, les délais s’accumulent, et les travaux finissent par être stoppés net, avec des dépassements budgétaires estimés à plus de 265 millions de dollars canadiens. Résultat : une usine flambant neuve sur le papier, mais qui n’accueillera jamais le moindre ouvrier de production.

Chandler, ville-usine : quand le papier faisait vivre toute une région gaspésienne

Pour comprendre l’ampleur du traumatisme, il faut remonter à 1915. C’est cette année-là que l’homme d’affaires américain Percy Milton Chandler fonde l’usine qui donnera son nom à la ville. Pendant des décennies, la Gaspésia devient le cœur battant de toute une communauté : à son âge d’or, elle emploie plus de 750 personnes, directement ou indirectement liées à la production de pâte à papier. Dans une région où les emplois industriels sont rares, l’usine n’est pas qu’un employeur, c’est une véritable institution qui structure la vie sociale, économique et même identitaire de Chandler. Des générations entières de familles gaspésiennes ont grandi au rythme des sirènes de l’usine, persuadées que ce pilier économique ne pourrait jamais s’effondrer.

1999, l’année où tout s’arrête : la fermeture qui a plongé la Gaspésie dans l’incertitude

Le choc survient en octobre 1999, lorsque la papetière Abitibi-Consolidated annonce la fermeture définitive de l’usine. Du jour au lendemain, des centaines de travailleurs se retrouvent sans emploi, et c’est toute l’économie locale qui vacille. Pour une ville dont l’identité s’est construite autour de cette cheminée fumante depuis près de quatre-vingts ans, la nouvelle tombe comme un couperet. Très vite, les acteurs économiques et politiques locaux se mobilisent pour trouver une solution de relance, refusant de voir disparaître ce symbole industriel sans réagir. C’est de cette mobilisation que naîtra, quelques mois plus tard, le projet de modernisation qui allait pourtant se transformer en gouffre financier.

La relance qui n’a jamais démarré : dans les coulisses d’un chantier abandonné en 2005

Le projet de relance, porté notamment par le Fonds de solidarité FTQ, la Société générale de financement et l’entreprise Tembec, avait de quoi séduire : moderniser entièrement les installations pour repartir sur des bases solides. Mais dès janvier 2004, les travaux s’arrêtent brutalement, victimes de dépassements de coûts jugés incontrôlables. Face à l’ampleur du désastre financier, le gouvernement du Québec, alors dirigé par Jean Charest, met sur pied une commission d’enquête chargée de faire la lumière sur cet emballement budgétaire. Malgré les tentatives de sauvetage qui se poursuivent encore un temps, le projet est définitivement abandonné avant même qu’une seule tonne de papier n’ait pu être produite. Une machine à papier ultramoderne, installée à grands frais mais jamais mise en marche, restera comme le symbole le plus frappant de cet échec.

Démolir pour tourner la page : le destin final d’une usine qui n’a jamais vécu

L’épilogue de cette histoire est presque aussi surprenant que son déroulement. Cette fameuse machine à papier neuve, jamais utilisée, est finalement démontée puis expédiée au Vietnam, dans le cadre d’une opération de liquidation des actifs menée par un groupe vietnamien représenté par la société Maynard’s. La transaction s’élève à 40 millions de dollars, une somme bien modeste comparée à la valeur totale des actifs, estimée à près de 200 millions de dollars. Quant au reste du site, il est entièrement démantelé en 2012 : l’ancienne pulperie, une cheminée de plus de quarante mètres de haut ainsi que deux immenses réservoirs disparaissent définitivement du paysage, pour un coût de démolition évalué à 17 millions de dollars. Au total, entre la revente de la machine et le démantèlement complet, ce sont près de 60 millions de dollars qui viennent clore ce chapitre, bien loin des centaines de millions investis quelques années plus tôt.

Chandler aujourd’hui : ce que révèle cette histoire sur les paris industriels ratés du Québec

Aujourd’hui, Chandler porte encore les stigmates de cette aventure manquée. La municipalité est régulièrement citée comme la plus dévitalisée du Québec, un statut qui illustre à quel point la disparition de son principal employeur a fragilisé durablement le tissu économique local. En cumulant les différentes tentatives de sauvetage puis de relance de l’usine, la facture globale atteindrait, selon L’Actualité, jusqu’à 700 millions de dollars, un chiffre vertigineux pour une infrastructure qui n’aura, au final, jamais rouvert ses portes à un seul ouvrier de production. L’histoire de la Gaspésia reste ainsi un cas d’école souvent évoqué au Québec lorsqu’il s’agit de discuter des risques liés aux grands projets industriels financés à coups de fonds publics.

De la fermeture soudaine à la démolition définitive, en passant par ce chantier de modernisation qui n’a jamais dépassé le stade des promesses, la saga de la Gaspésia illustre à quel point un symbole industriel peut se transformer en fardeau financier lorsque l’ambition prend le pas sur la réalité du terrain. Reste une question qui continue d’agiter les esprits en Gaspésie : combien d’autres régions, au Québec comme ailleurs, portent encore les cicatrices silencieuses de projets aussi grandioses qu’irréalisables ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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