Imaginez rentrer chez vous un soir et découvrir que votre village entier, votre maison, votre école, la chapelle où vos parents se sont mariés, tout cela va bientôt disparaître sous des millions de litres d’eau. Ce n’est pas le scénario d’un film catastrophe, mais une réalité vécue par 48 Gallois dans les années 1960. Leur histoire, encore très vive dans la mémoire collective galloise, illustre à quel point une décision politique prise à des centaines de kilomètres peut bouleverser à jamais le destin d’une communauté entière. En ce mois d’août, alors que la sécheresse ramène parfois à la surface les vestiges de ce drame, il est temps de raconter comment un simple point sur une carte est devenu le symbole d’une injustice nationale.
Un vote unanime au Parlement ignoré par Westminster
Ce qui rend cette affaire particulièrement choquante, c’est le mépris affiché envers la démocratie galloise elle-même. Lorsque le conseil municipal de Liverpool a présenté son projet de barrage pour alimenter la ville et la péninsule du Wirral en eau industrielle, l’opposition politique au pays de Galles a été quasiment totale : sur 36 députés gallois, 35 ont voté contre, et le dernier s’est abstenu. Autrement dit, aucun élu gallois n’a soutenu ce projet. À cela s’ajoutait la résistance de 125 autorités locales, un chiffre qui témoigne de l’ampleur du rejet populaire.
Mais Liverpool a trouvé une faille dans le système. En faisant adopter le projet via une loi privée du Parlement, la municipalité anglaise a pu contourner totalement les autorités galloises de planification. Ce détail juridique, presque anecdotique en apparence, a permis de balayer d’un revers de main l’avis unanime des représentants gallois. Un tel procédé serait aujourd’hui impensable, mais à l’époque, il a suffi pour sceller le sort d’une vallée entière.
Capel Celyn, un village au cœur de la culture galloise
Avant de disparaître, Capel Celyn était un village typique des hautes terres galloises, niché dans la vallée de Tryweryn. On y comptait environ 67 habitants, un magasin général, un bureau de poste, une école et surtout une chapelle méthodiste, celle-là même qui donnait son nom au village. Loin d’être un simple hameau anonyme, Capel Celyn était l’un des derniers bastions où la langue galloise se transmettait naturellement, de génération en génération, dans les foyers comme à l’école.
Cette dimension culturelle explique pourquoi l’annonce du projet a provoqué une onde de choc bien au-delà des frontières de la vallée. Il ne s’agissait pas seulement de déplacer des habitants, mais de faire disparaître un lieu où s’exprimait pleinement l’identité galloise. Le cimetière, seul élément du village à avoir été préservé, a été soigneusement déplacé vers un terrain plus élevé avant l’inondation, comme pour sauver au moins une trace tangible de cette mémoire collective.
La noyade programmée : comment le barrage a englouti la vallée
La construction du barrage de Tryweryn a nécessité la démolition méthodique des maisons et des bâtiments du village, forçant les familles à quitter un foyer parfois habité depuis plusieurs générations. Face à cette expropriation vécue comme une véritable spoliation, la résistance locale a fini par prendre une tournure plus radicale. En septembre 1962, deux hommes ont endommagé des machines présentes sur le chantier, écopant d’une amende de 50 livres. Un an plus tard, trois autres militants sont allés plus loin en provoquant une explosion qui a endommagé les installations, ce qui leur a valu une peine de prison.
Malgré cette contestation persistante, les travaux se sont poursuivis. Le réservoir, baptisé Llyn Celyn, a été officiellement inauguré le 28 octobre 1965. La vallée avait alors définitivement disparu sous les eaux, emportant avec elle les maisons, l’école et la chapelle qui avaient façonné la vie de Capel Celyn pendant des décennies. Un détail troublant subsiste aujourd’hui : lors des périodes de sécheresse prolongée, comme cela arrive parfois en plein été, le niveau du lac peut baisser suffisamment pour laisser réapparaître les ruines du village englouti, offrant un rappel saisissant de cette histoire.
Tryweryn, la blessure qui a changé le pays de Galles
L’affaire de Tryweryn a laissé une trace bien plus profonde qu’un simple souvenir douloureux. Elle a contribué à une hausse significative du soutien populaire envers Plaid Cymru, le parti nationaliste gallois, et a joué un rôle déterminant dans le mouvement en faveur de la dévolution du pouvoir au pays de Galles. Cet épisode est souvent cité comme l’un des déclencheurs d’une prise de conscience politique galloise, qui a fini par aboutir, des décennies plus tard, à la création d’institutions galloises autonomes.
Sur les murs du pays de Galles, on peut encore lire aujourd’hui le slogan Cofiwch Dryweryn, qui signifie Souviens-toi de Tryweryn. Régulièrement repeinte lorsqu’elle est vandalisée, cette inscription est devenue un véritable emblème de la fierté galloise, un symbole de résistance culturelle qui dépasse largement le cadre local de la vallée engloutie.
L’histoire de Capel Celyn rappelle à quel point une décision administrative, prise loin des concernés, peut effacer en quelques années ce qui a mis des siècles à se construire. Si le village a physiquement disparu sous les eaux du Llyn Celyn, son souvenir, lui, continue de résister au temps, porté par une mémoire collective toujours vivace. Peut-être est-ce là la véritable leçon de cette histoire : certaines pertes, même englouties, ne s’effacent jamais complètement.


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