Il est un peu plus de 19h30, ce dimanche 11 décembre 1994. L’émission vedette de TF1, 7 sur 7, qu’anime la journaliste Anne Sinclair, reçoit Jacques Delors, le président de la Commission européenne, qui termine à Bruxelles un mandat de dix ans. Sur la scène internationale, il est considéré à l’égal d’un chef d’Etat. En France, il apparaît comme un successeur idéal de François Mitterrand, qui achève dans la douleur, personnelle et politique, son second septennat.
Sondages et médias ont propulsé Jacques Delors dans le rôle de favori, capable de résister au premier ministre, Edouard Balladur. Dans les projections de second tour, il bat Jacques Chirac à plates coutures. Il est membre du Parti socialiste, mais apparaît comme le porte-drapeau d’une gauche responsable, proche des démocrates-chrétiens et qui séduit au centre. La gauche a été atomisée aux élections législatives de 1993, un an avant la déroute aux européennes de Michel Rocard, le dauphin potentiel. Mais Jacques Delors peut ratisser large.
Episode précédent: 1974, la mort du président ouvre une campagne de bouleversementsAu congrès du PS à Liévin, le 19 novembre, le premier secrétaire, Henri Emmanuelli, a été clair: «Jacques, fais ton devoir!» lance-t-il dans une salle où des militants brandissent des banderoles «Delors président». Mais «Jacques» est à Copenhague où il représente la Commission européenne.
Patatras
Comme tout candidat à la présidentielle, Jacques Delors vient pourtant de publier un livre, L’Unité d’un homme (Ed. Odile Jacob) qui lui assure une belle tournée de promotion. Le passage à 7 sur 7 doit donc être l’occasion de sa déclaration de candidature.
Dans la première partie de l’émission qui dure une heure, afin de préserver le suspense (et de conforter l’audience), le sujet n’est pas abordé. Jacques Delors développe sa vision de la France et de l’avenir et ce qui ressemble trait pour trait à un programme présidentiel. Anne Sinclair n’y comprend plus rien: avant l’émission (mais cela, les téléspectateurs ne le savent pas), Jacques Delors lui a pourtant laissé entendre qu’il n’irait pas à la présidentielle…
Lire aussi: Jacques Delors, un grand d’EuropeAprès la pause publicitaire vient la question fatidique: êtes-vous candidat? Alors Jacques Delors sort un papier et lit d’une voix éteinte: «J’ai décidé de ne pas être candidat à la présidence de la République.» Patatras. Comme principal motif, il avance que «l’absence d’une majorité pour soutenir sa politique ne lui permettrait pas de mettre ses solutions en œuvre». Un motif peu crédible. On dira plus tard que son épouse et sa fille, la prometteuse Martine Aubry, ne souhaitaient pas sa candidature. François Mitterrand, cruel, avait peut-être une autre explication: «Il ne veut pas être élu, il veut être nommé», avait-il dit un jour de son ancien ministre de l’Economie.
Stupéfaction générale. Orphelin, le Parti socialiste va devoir lancer sa première primaire, qui opposera le premier secrétaire, Henri Emmanuelli, qui fait son devoir, et Lionel Jospin le revenant, battu aux législatives en 1993, retiré de la politique, et dont on dira qu’à défaut de traversée du désert, il a effectué «une traversée du bac à sable». Les socialistes doivent voter le 3 février. L’élection est prévue les 23 avril et 7 mai. Par 66% des voix, les socialistes choisissent Lionel Jospin. Il reste six semaines de campagne. C’est trop court.
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A droite, comme toujours, rien n’est simple. Après le coup de théâtre Delors, un autre pronostic va être bousculé par la campagne. Devenu premier ministre en mars 1993, dans le cadre d’une cohabitation avec François Mitterrand, Edouard Balladur a pris ses distances avec Jacques Chirac, grimpe dans les sondages et finit par marcher sur l’eau. Le président du RPR, Jacques Chirac, plafonne sous les 15% dans les intentions de vote. Tout le monde le regarde comme un perdant. A la télévision, un soir, la journaliste Arlette Chabot lui demande s’il pense à se retirer de la course…
Et aussi: La primaire, vie et mort de la formule qui devait révolutionner la démocratie françaiseMais Jacques Chirac croit en son destin: éliminé dès le premier tour en 1981, battu par François Mitterrand en 1988, il pense que c’est son tour. Le RPR se fracture, beaucoup de fidèles le quittent, tels Charles Pasqua et Nicolas Sarkozy, qui se demande sans rire si Balladur, soutenu aussi par les centristes de l’UDF, ne va pas être élu dès le premier tour. Le 12 janvier, à la une du quotidien Le Monde, Jérôme Jaffré, directeur de la Sofres, est formel: «Pour l’opinion, l’élection présidentielle est déjà jouée.» Comprendre: Edouard Balladur sera président. La plupart des médias sont sur cette ligne.
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Le premier ministre, Edouard Balladur (à g.) et le président du RPR, Jacques Chirac, sont réunis, le 13 avril 1994 à Paris, lors du conseil national du RPR.
— © Pierre Verdy/AFP
Entre Chirac et Balladur, tous les coups sont permis et des «affaires» sortent opportunément. Mais Jacques Chirac, avec son thème de la «fracture sociale», est aussi efficace et enthousiaste en campagne qu’Edouard Balladur est emprunté et semble s’ennuyer. En février, les courbes de sondage entre les deux hommes s’inversent. Ultime coup de théâtre de cette présidentielle, c’est Lionel Jospin qui arrive en tête au soir du premier tour avec 23,3% contre 20,8% à Jacques Chirac et 18,6% à Edouard Balladur. Jacques Chirac l’emporte au second tour avec 52,6% des voix.
Jacques Chirac a enfin conquis son graal. Edouard Balladur va ruminer sa défaite. Lionel Jospin a pris date pour d’autres échéances. Jean-Marie Le Pen (15% au premier tour) continue de progresser. Et ce n’est pas fini.
Une chronique: Trente ans après sa mort, François Mitterrand hante encore la gauche française

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