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Le combat inachevé des gens de Sept-Îles pour leur hôpital

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Maisons, école, église, commerces, bar et salle de quille : on érige un village complet pour répondre aux besoins de l’entreprise de pâte à papier des « frères Clarke », au début du 20e siècle.

Clarke City n’était pas un village. C’est une communauté de gens consacrés entièrement à une seule mission : le succès de l’exploitation de la forêt, relate Gilles Samson, né en 1943 à Clarke City.

Des dizaines de maisons, une usine et un barrage hydroélectrique.

À son apogée, la population de Clarke City atteint 1000 personnes.

Photo : Comité culturel de Clark City

Durant les premières années de la Gulf Pulp & Paper Company, seuls quatre lits composaient l’infirmerie. L’hôpital de Clarke City voit véritablement le jour en 1924, avec l’arrivée d’un groupe de sept sœurs franciscaines.

Edna O’Brien, née en 1938 à Clarke City, passait tous les jours devant l’hôpital, en chemin vers l’école.

Modeste, l'édifice comprend sept lits, une cuisine, un bureau, une salle d'opération, une salle d’attente et, au deuxième étage, des lits d'hospitalisation. En 1938, une machine à rayons X s’ajoute à l’équipement.

Un homme et une femme âgés assis côte à côte sur un divan.

Edna O'Brien (à gauche) a quitté Clarke City à 13 ans pour étudier au Nouveau-Brunswick, puis à Québec.

Photo : Radio-Canada / Alban Normandin

Comme bon nombre de résidents de Clarke City, Edna O’Brien garde de vifs souvenirs du docteur Roger Smith qu’elle surnomme affectueusement le Doc Smith. Dès son arrivée en 1942, ce personnage devient central dans le village et tisse des liens étroits avec ses patients.

Je me souviens quand il venait à la maison, il demandait à mon père : "Je suis un peu pressé, mais je vais prendre un scotch et je vais prendre le plus gros verre que tu as", à la fin de sa journée, raconte-t-elle.

Un homme et trois religieuses.

Roger Smith et des sœurs franciscaines à l'hôpital de Clarke City.

Photo : Comité culturel de Clarke City

Dans les années 1960, le père d'Edna O’Brien, un employé de la Gulf Pulp and Paper Company, est victime d’un accident vasculaire cérébral qui le paralyse. Il est soigné pendant près de trois mois par le docteur Roger Smith.

Il n’aurait pas eu de meilleurs soins s'il était à Québec ou Montréal, ajoute Charles Langlois, le mari d’Edna O’Brien.

Une main tient un cadre avec une photo.

Edna O'Brien, ses soeurs et leur père au Lac des Rapides à Sept-Îles.

Photo : Radio-Canada / Alban Normandin

Le Doc Smith : le médecin sévère au cœur d’or

Face à la hausse des besoins en soins provenant de Sept-Îles, le médecin demande à l’entreprise d’élargir le mandat de son hôpital. À l’origine, celui-ci devait pourtant traiter uniquement les employés de la Gulf Pulp and Paper Company et leurs proches.

L’entreprise accepte. Au cours de son histoire, l’hôpital de Clarke City accueillera des gens de Shelter-Bay (ancien nom de Port-Cartier), de Sept-Îles et même de Baie-Comeau.

Huguette Jourdain, aujourd’hui âgée de 88 ans, y a pratiqué comme infirmière auxiliaire. Elle se souvient de l’équipement rudimentaire de l’époque. Il y avait juste ce qu’il fallait d'instruments pour être capables de faire ce qu’il y avait à faire, dit-elle.

Des femmes autour d'une table dans la cuisine d'un hôpital.

Huguette Jourdain (en bas à droite) et ses collègues dans la cuisine de l'hôpital de Clarke City.

Photo : Radio-Canada / Alban Normandin

Selon elle, Roger Smith pratiquait régulièrement des chirurgies, même sans formation de chirurgien. Elle l’a accompagné à de nombreuses reprises à la table d’opération. C’est nous qui faisions l'anesthésie… Je ne referais pas ça aujourd’hui, sourit-elle.

Une femme âgée regarde la caméra.

Huguette Jourdain estime que Roger Smith pouvait être intimidant pour le personnel de l'hôpital.

Photo : Radio-Canada / Alban Normandin

Autoritaire, Dr Smith avait néanmoins un cœur d’or, prêt à soigner tous les malades de la région, et à fermer les yeux sur les comptes impayés des patients moins fortunés.

Il a fait ça pour beaucoup de gens. Je pense qu’il aimait ce qu’il faisait, mais il pouvait faire peur.

Un homme avec un veston.

Tout au long de sa carrière, Roger Smith s'implique activement dans la vie de Clarke City et de Sept-Îles.

Photo : Radio-Canada

Mobilisation pour un hôpital

Dans les années 1950, la population de Sept-Rivières peut se tourner vers deux hôpitaux : l’hôpital de Clarke City et l’hôpital du Trois Mille, érigé dans le cadre la construction du chemin de fer QNS&L et ouvert à la population générale en 1957.

Mais ceux-ci ne suffisent plus à la demande.

Dès lors, une mobilisation se met en place pour réclamer la construction d’un hôpital moderne à Sept-Îles.

Aucun de ces deux hôpitaux n’était supposé accepter d’autres personnes que leurs propres employés, rappelle un journaliste de L’Écho du Bas St-Laurent en juillet 1953.

Des lits d'hôpitaux.

Dans les années 1950, l'hôpital du Trois Mille prend soin des centaines de travailleurs impliqués dans la construction de Schefferville et de son chemin de fer.

Photo : Bibliothèque et archives nationales du Québec / Collection Société historique du Golfe

Dans ce même article, on apprend que l’hôpital de Clarke City a réalisé 132 opérations graves et traité 292 patients avec des maux bénins en 1952. De son côté, l’hôpital du Trois Mille a effectué 27 cas d’opérations majeures et traité 60 cas moins graves.

Le temps est venu pour Sept-Îles d’avoir son propre hôpital, et c’est d’une nécessité absolue.

Le journaliste continue sur sa lancée en évoquant l’éloignement de la ville et le manque de facilités de transport dû à la mauvaise température qui isole pendant plusieurs jours à la fois.

L'église Saint-Joseph de Sept-Îles en 1961.

On estime à l'époque que la population de Sept-Îles atteindra 70 000 habitants dans les années 1970.

Photo : Radio-Canada

Quelques mois plus tard, une délégation rencontre le premier ministre Maurice Duplessis pour lui exprimer le besoin urgent d’un hôpital à Sept-Îles. Celui-ci indique qu’il étudiera la demande, rapporte Le Soleil en janvier 1954.

C’est finalement 5 ans plus tard, en 1959, que le gouvernement de l’Union nationale alloue 5 millions de dollars pour la construction de quatre nouveaux établissements, dont celui de Sept-Îles. La première pelletée de terre a lieu en juillet 1959.

Le ministre de la Santé de l’époque, le Dr Arthur Leclerc, participe à l’évènement.

Je ne blâme pas les Septiliens de douter en ce qui concerne la construction de l’hôpital, si longtemps attendu. Cependant, si je ne croyais pas qu’elle allait commencer, je ne serais pas ici.

Sept-Îles a son hôpital : c’est une révolution

Charles Langlois travaillait au service de l'ingénierie de la Ville de Sept-Îles lorsqu’il a vu les plans du futur établissement de santé pour la première fois. L'entrepreneur est arrivé avec un paquet de plans très épais. C’était une bâtisse extraordinaire, se rappelle l'octogénaire.

Le bâtiment est construit sur la rue Père-Divet. Il n'y avait pas d'édifice de cette hauteur à Sept-Îles. C'était impressionnant et on avait bien hâte que ça commence, ajoute celui qui a également occupé le poste de président du conseil d’administration de l’établissement.

L'hôpital de Sept-Îles en 1978.

L'hôpital de Sept-Îles absorbe les patients de l'hôpital du Trois Mille et de Clarke City.

Photo : Radio-Canada

Si le docteur Roger Smith est pressenti pour devenir directeur médical, il sera finalement écarté. Celui qui a pris soin des Septiliens quitte en 1968 la région, après y avoir pratiqué pendant 26 ans.

Le 13 juin 1962, l’hôpital Notre-Dame de l’Espérance, également connu sous le nom d’hôpital du Trois Mille, devenu plus qu'insuffisant, cesse ses activités après cinq années de service dans la communauté. Ses 16 patients et 13 poupons sont transférés à l’hôpital de Sept-Îles, dont la construction n’est même pas encore achevée.

Un bâtiment préfabriqué sur la terre battue.

L'hôpital du Trois Mille était situé entre le centre-ville et l'aéroport de Sept-Îles.

Photo : Radio-Canada / Archives nationales du Québec

Pour Charles Langlois, Sept-Îles aurait probablement dû avoir son propre hôpital quelques années auparavant.

Le développement de Sept-Îles s’est fait tellement rapidement, l’augmentation de la population s’est faite tellement rapidement, que les administrations publiques ont eu de la difficulté à suivre, dit l’ancien député fédéral de la circonscription de Manicouagan.

Parallèlement, malgré un mouvement populaire qui tente de le sauver, l’hôpital de Clarke City ferme ses portes en 1976. L’établissement, d’une autre époque, ne répond plus aux exigences de Québec depuis plusieurs années.

L'hôpital de Clarke City en hiver.

Vers la fin de sa vie utile, l'hôpital de Clarke City accueille des patients avec des maladies chroniques.

Photo : Société culture de Clarke City

Gilles Ouellet, journaliste pour Le Soleil, écrit en mai 1976 : La décision, qui paraît aujourd'hui finale, pose brutalement le problème concernant la place que l’on accorde et les services qu'on offre aux malades dans une société jeune et qui grandit trop vite.

L’histoire se répète

Cinquante ans plus tard, Sept-Îles attend l’agrandissement et la modernisation de son hôpital. Le projet de plus de 159 M$ est toujours à l'étape de planification, près de 10 ans après que le gouvernement du Québec ait donné son feu vert.

Ça n’a pas de bon sens, répète Huguette Jourdain. Celle qui a été membre du conseil d’administration de la régie régionale de la santé, ancêtre du CISSS, a vu plusieurs plans de rénovation de l’hôpital. Selon elle, l'institution est désuète depuis des décennies.

Pour Charles Langlois, l’enlisement du projet est dû à un désengagement de la population.

Une employée du CISSS de la Côte-Nord se déplace à l'urgence de l'hôpital régional de Sept-Îles. Elle est entourée de machines, de civières et de bureaux.

Le projet d'agrandissement vise à accroître l'urgence et les soins intensifs en plus d'ajouter des blocs opératoires.

Photo : Radio-Canada / Alban Normandin

Quand on arrive à l’urgence ici, ça me fait de la peine de voir dans quelles conditions les gens travaillent là-dedans.

Pour lui, la région doit se mobiliser pour moderniser son hôpital, comme elle l’avait fait pour obtenir sa construction. Faut pousser, faut tirer et quand on le fait pas, notre dossier passe en dessous de la pile, conclut-il.

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