Précision importante avant de plonger dans cette histoire hors norme : ce n’est ni une tempête, ni une avarie technique, ni même un exercice de tir qui a envoyé par le fond ce géant des mers. C’est une décision mûrement réfléchie, prise après des mois d’impasse totale. Un porte-avions construit en France, vendu au Brésil, ballotté d’un continent à l’autre sans qu’aucun pays ne veuille l’accueillir, a fini sa course à 5 000 mètres sous la surface de l’Atlantique. Une fin de vie digne d’un roman d’aventures, sauf que tout ce qui suit est parfaitement authentique.
À retenir
- Construit à Saint-Nazaire et vendu au Brésil en 2000 sous le nom São Paulo, l'ancien Foch a été refusé par la Turquie en 2022 en raison de ses 9,6 tonnes d'amiante et 644 tonnes de substances toxiques
- Errant en haute mer sans destination après le refus brésilien de le laisser entrer dans ses eaux, le navire menaçait de couler de façon incontrôlée près des côtes en janvier 2023
- Le 3 février 2023, la marine brésilienne l'a délibérément sabordé à 350 km des côtes par 5 000 mètres de fond, une décision dénoncée par des ONG comme une violation d'au moins trois traités environnementaux internationaux
Un porte-avions français devenu patate chaude internationale
Tout commence à Saint-Nazaire, où ce navire voit le jour à la fin des années 1950 sous le nom de Foch. Pendant 37 ans, il sert fièrement dans la marine nationale française, participant à de nombreuses missions avant d’être jugé trop coûteux à entretenir. En l’an 2000, la France cède le bâtiment au Brésil, qui le rebaptise São Paulo et l’intègre à sa flotte. Mais l’histoire ne s’arrête pas là : usé par les années et par un entretien jugé insuffisant, le navire est finalement désarmé en 2017-2018, incapable de reprendre la mer dans des conditions sûres.
Commence alors une véritable odyssée maritime. En 2021, le Brésil vend l’épave à une entreprise turque chargée de la démanteler. Le navire quitte les côtes brésiliennes, franchit le détroit de Gibraltar en direction de la Turquie, mais l’accueil promis se transforme en refus catégorique. Fin août 2022, les autorités turques annulent l’autorisation de démantèlement, invoquant officiellement une quantité d’amiante jugée bien trop importante à bord. Le géant de 32 000 tonnes et de 266 mètres de long se retrouve alors sans port d’attache, contraint de rebrousser chemin vers l’Amérique du Sud.
Amiante à bord : pourquoi aucun chantier n’a voulu y toucher
Le refus turc n’était pas une simple précaution administrative. Selon le ministère public fédéral du Brésil, le porte-avions contenait pas moins de 9,6 tonnes d’amiante, un matériau hautement cancérigène dont le traitement exige des installations spécialisées et des protocoles très stricts. À cela s’ajoutaient environ 644 tonnes d’encres et d’autres substances dangereuses, un cocktail toxique qui rendait toute opération de démolition classique extrêmement risquée pour les ouvriers comme pour l’environnement local.
Remorqué en septembre 2022 vers le Brésil, le navire se voit à nouveau claquer la porte au nez : les autorités brésiliennes refusent tout simplement l’entrée de la coque dans leurs eaux territoriales. Le São Paulo devient alors une sorte de vaisseau fantôme, errant en haute mer, sans destination possible. Aucun chantier naval dans le monde n’accepte de prendre en charge ce colosse contaminé. La situation s’aggrave encore en janvier 2023, lorsque la coque, fragilisée par une double traversée de l’Atlantique, commence sérieusement à menacer de couler d’elle-même, cette fois de façon totalement incontrôlée, à proximité des côtes brésiliennes.
Le choix radical du Brésil : couler plutôt que gérer
Face à cette impasse, la marine brésilienne tranche. Le 3 février 2023, elle annonce avoir volontairement sabordé le porte-avions en pleine mer, à environ 350 kilomètres des côtes. Le navire repose désormais par près de 5 000 mètres de fond dans l’océan Atlantique, emportant avec lui sa cargaison d’amiante, de plomb et de peintures toxiques. Pour justifier cette décision spectaculaire, les autorités militaires ont invoqué les risques majeurs que représentait un remorquage prolongé d’une coque en état de délabrement avancé, estimant qu’elles n’avaient « d’autre choix » que de procéder à un sabordage contrôlé plutôt que de laisser le navire couler de manière imprévisible, potentiellement près des rivages.
Cette version officielle n’a pourtant pas convaincu tout le monde. Plusieurs organisations écologistes ont immédiatement dénoncé un véritable crime environnemental, pointant du doigt une violation d’au moins trois traités internationaux consacrés à la protection des océans. Envoyer volontairement des tonnes de matières toxiques par le fond, dans un écosystème marin encore largement méconnu, reste un geste lourd de conséquences dont l’ampleur exacte mettra probablement des années à être pleinement évaluée.
Ce que révèle ce naufrage sur l’industrie du démantèlement naval
Au-delà du destin tragique de cet ancien fleuron de la marine française, cette affaire met en lumière un problème bien plus vaste : celui du démantèlement des grands navires militaires en fin de vie. Peu de chantiers dans le monde disposent des infrastructures nécessaires pour traiter en toute sécurité des quantités massives d’amiante et de matériaux toxiques accumulés sur des décennies d’utilisation. Résultat, ces géants d’acier deviennent des fardeaux diplomatiques dont personne ne veut assumer la responsabilité, entre coûts de dépollution exorbitants et risques sanitaires bien réels pour les travailleurs.
Le cas du São Paulo n’est d’ailleurs pas isolé dans son histoire mouvementée : sous pavillon brésilien, le navire avait déjà connu six incendies, dont l’un avait coûté la vie à quatre marins, sans compter des problèmes de maintenance récurrents qui trahissaient l’état de fatigue avancé du bâtiment. Cette accumulation d’incidents rendait sans doute son sauvetage de plus en plus illusoire, et son sabordage presque inévitable, faute d’alternative crédible.
Cette histoire pose finalement une question qui dépasse largement le cas isolé de l’ex-Foch. Que faire des colosses militaires vieillissants lorsque personne ne veut, ni ne peut, gérer leur pollution héritée d’une autre époque ? Entre réglementations internationales encore floues et absence d’infrastructures adaptées, le sort du São Paulo pourrait bien préfigurer celui d’autres navires dans les décennies à venir, tant que l’industrie du démantèlement naval n’aura pas trouvé de solution durable à ce casse-tête toxique.


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