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La troupe continue d’avancer, mais les éléphanteaux restent en arrière : ce que les capteurs ont enregistré ne ressemble à rien de connu

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Les capteurs GPS enregistrent des trajectoires. Les accéléromètres capturent chaque variation de vitesse, chaque ralentissement, chaque arrêt prolongé. Quand les chercheurs ont croisé ces données avec les événements de mortalité au sein des troupeaux d’éléphants africains, ils ont découvert quelque chose que les modèles comportementaux connus ne permettaient pas d’anticiper : lorsqu’un adulte meurt, les éléphanteaux réduisent leurs déplacements et leur alimentation pendant environ 30 jours. Trente jours. La durée d’un cycle lunaire. Le signe d’un deuil qui laisse une empreinte physiologique mesurable dans les données brutes.

À retenir

  • Les capteurs enregistrent une réduction de 30 jours des mouvements des éléphanteaux après une mort adulte
  • Les éléphants d’Asie enterrent leurs petits décédés en parcourant parfois 48 heures avec la dépouille
  • Les éléphants s’appellent par des prénoms vocalisés, changeant notre compréhension de leur communication et de leur deuil

Sommaire

  1. Ce que les capteurs ont vu, que les yeux n’avaient pas encore saisi
  2. L’enterrement des petits : un rite que la science a mis des années à accepter
  3. Une intelligence sociale que les noms révèlent
  4. Trente jours : une fenêtre que les capteurs ont ouvert pour nous

Ce que les capteurs ont vu, que les yeux n’avaient pas encore saisi

Lors de récentes expéditions dans la réserve de Samburu au Kenya, le chercheur George Wittemyer et son équipe ont utilisé des drones pour étudier les déplacements des troupeaux, en équipant chaque groupe d’un collier GPS radio fixé sur un individu afin de suivre les mouvements collectifs. Un enregistreur acoustique était également attaché à chaque collier pour capturer les vocalisations complexes et variées des éléphants et tenter de décoder leur communication. L’idée n’est pas nouvelle, mais la densité des données recueillies, elle, est sans précédent. Ce croisement entre trajectoire et son commence à livrer une carte intime du monde intérieur des éléphants.

Quand une matriarche meurt, la prise de décision du troupeau change radicalement : les jeunes femelles peinent à prendre la direction, les groupes se fragmentent parfois, et les schémas de déplacement et d’alimentation des éléphants africains se modifient profondément après la perte d’un individu clé. Mais ce qui trouble davantage les scientifiques, c’est la réponse des plus jeunes, là où on ne l’attendait pas. Les éléphanteaux, qui n’ont pas encore atteint la maturité sociale, calquent leur rythme sur celui du deuil collectif. Ce n’est pas un ralentissement mécanique lié à l’absence d’un guide : c’est une réponse comportementale à part entière.

Des hormones du stress mesurées dans les excréments ont permis aux scientifiques d’enquêter sur les conséquences de la mort d’une éléphante sur ses éléphanteaux, confirmant que le deuil laisse une empreinte physiologique réelle et mesurable. le corps de l’éléphanteau réagit. Les capteurs ne font que lire ce que la biologie écrit.

L’enterrement des petits : un rite que la science a mis des années à accepter

Les éléphants d’Asie enterrent leurs petits décédés et les pleurent bruyamment, selon une étude réalisée par des scientifiques indiens : les chercheurs ont identifié cinq sites où un éléphanteau avait été enterré par des éléphants, dans le nord du Bengale en Inde, en 2022 et 2023. Les cinq petits, trois femelles et deux mâles, étaient âgés de trois mois à un an ; l’analyse post mortem a montré que tous les décès étaient naturels, liés à une insuffisance respiratoire ou à une infection.

Des ecchymoses sur le dos des cadavres suggèrent que des membres du troupeau les avaient traînés sur de longues distances ; dans certains cas, les éléphants avaient voyagé pendant 48 heures en portant les dépouilles. Quarante-huit heures de marche avec un fardeau, vers une sépulture choisie. Le corps de l’éléphanteau était amené vers une sorte de sépulture préfabriquée dans les drains d’irrigation du champ, puis déposé avec attention dans le trou avant d’être recouvert de terre, seuls les quatre pieds dépassant, car le petit avait été enterré sur le dos.

Des empreintes et des excréments de tailles variées indiquent que des membres du troupeau de tous âges ont contribué à chaque enterrement. Vieux et jeunes réunis autour d’un même geste. Dans les cinq cas documentés, le troupeau a fui le site dans les 40 minutes suivant l’enterrement et a ensuite évité de retourner dans la zone, empruntant plutôt des routes de migration parallèles. Une géographie du deuil : certains lieux ne se traversent plus.

Les éléphants africains sauvages s’interpellent avec des vocalisations qui fonctionnent comme des prénoms, une capacité rare parmi les animaux non humains, selon une étude publiée dans Nature Ecology and Evolution : des chercheurs de l’université d’État du Colorado, de Save the Elephants et d’ElephantVoices ont utilisé l’apprentissage automatique pour confirmer que les appels des éléphants contiennent une composante nominale identifiant le destinataire. Ce n’est pas de l’imitation comme chez les dauphins ou les perroquets : les données suggèrent que les éléphants ne s’appuient pas sur l’imitation des appels du destinataire pour s’adresser les uns aux autres, ce qui ressemble davantage au fonctionnement des prénoms humains.

Cette capacité à nommer change la lecture des comportements de deuil. Les éléphants, comme les humains, n’utilisent pas toujours les prénoms dans la conversation ; l’appel nominatif était plus fréquent sur de longues distances ou quand des adultes s’adressaient à des éléphanteaux. quand la troupe avance et que les petits restent en arrière, les adultes les appellent par leur nom. Et les capteurs acoustiques enregistrent des appels qui ne ressemblent à rien de répertorié dans les bases de données comportementales classiques.

Les éléphantes matriarches détiennent une réserve de connaissances sociales acquises pendant plus de 40 ans dont leurs familles ne peuvent guère se passer, selon les recherches menées sur les éléphants du parc national d’Amboseli au Kenya. Quand cette matriарche disparaît, c’est une bibliothèque entière qui s’efface. Les recherches de l’Amboseli Elephant Research Project au Kenya ont démontré que les troupeaux conduits par des matriarches plus âgées, de plus de 60 ans, traversent les périodes de sécheresse avec plus de succès que ceux dirigés par des leaders plus jeunes, ce qui se traduit par des taux de survie plus élevés chez les éléphanteaux.

Trente jours : une fenêtre que les capteurs ont ouvert pour nous

Le chiffre de 30 jours n’est pas arbitraire. C’est la durée pendant laquelle les capteurs accéléromètres et GPS enregistrent, après la mort d’un adulte, un ralentissement des déplacements et une réduction de l’alimentation chez les éléphanteaux du groupe. Ni agitation, ni panique. Un retrait progressif, mesuré, presque méthodique dans les courbes de données. Le deuil laisse une trace physique mesurable dans le corps des animaux : des hormones du stress mesurées dans les excréments confirment que le deuil laisse une empreinte physiologique, et certains individus présentent même des signes de stress post-traumatique après le braconnage.

Des éléphanteaux aussi jeunes que deux ans imitent les gestes de deuil des adultes, ce qui suggère un apprentissage social. Le deuil ne serait donc pas seulement instinctif : il se transmet, il s’apprend, il se pratique au sein de la troupe comme une forme de mémoire collective vivante. Ce que les capteurs ont enregistré ne ressemble à rien de connu parce que personne n’avait encore disposé les bons instruments au bon endroit, au bon moment, pendant assez longtemps. L’éléphant ne cesse pas d’avancer ; il porte simplement ses morts avec lui, à sa vitesse, dans des données que nous commençons à peine à savoir lire.

Sources : 30millionsdamis.fr | cnews.fr

L'équipe Sciencepost

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