Sous une colline du Gros-de-Vaud, à Lucens, une caverne creusée dans la molasse a d’abord accueilli le rêve d’un réacteur nucléaire entièrement suisse. Ce rêve s’est effondré le 21 janvier 1969, en une quinzaine de minutes, lors d’un accident aujourd’hui estimé entre les niveaux 4 et 5 sur l’échelle internationale des événements nucléaires. Depuis, la même caverne stocke autre chose : les archives, les objets d’art et les collections archéologiques du canton de Vaud.
Le site n’a rien d’anodin. La centrale nucléaire expérimentale de Lucens (CNEL) avait été raccordée au réseau électrique suisse le 29 janvier 1968, portée par l’ambition d’une filière atomique nationale, sans licence américaine ni technologie importée. Un réacteur à eau lourde et uranium naturel, refroidi au gaz carbonique, niché dans une ancienne galerie militaire.
À retenir
- Le 21 janvier 1969, le réacteur expérimental de Lucens a connu une fusion partielle de son élément combustible numéro 59 due à une infiltration d’eau dans le circuit primaire.
- L’accident, estimé entre les niveaux 4 et 5 sur l’échelle INES, n’a fait aucune victime car la caverne était vide au moment de l’explosion.
- La caverne de la turbine accueille depuis 1995 les collections archéologiques, artistiques et documentaires de tous les musées et institutions culturelles du canton de Vaud.
Sommaire
Le jour où l’élément 59 a fondu
Le 21 janvier 1969 devait marquer le démarrage définitif de l’installation, après un arrêt pour maintenance. Ce jour-là devait être la date du démarrage définitif de la centrale nucléaire expérimentale de Lucens, mais alors que la montée en puissance du réacteur avait atteint près de 40%, un accident survint, générant plusieurs explosions. À 17h14, la puissance atteint 12 MW. Six minutes plus tard, l’arrêt automatique se déclenche.
La cause remonte à l’automne précédent. De l’eau s’était infiltrée dans le circuit primaire lors d’une opération de maintenance fin octobre 1968, puis avait atteint les éléments combustibles en décembre. Cette eau a rongé peu à peu les gaines en magnésium entourant l’uranium métallique, et la rouille formée a fini par obstruer les canaux de refroidissement de l’élément numéro 59. Quand la puissance est remontée le 21 janvier, la chaleur n’a plus pu s’évacuer correctement à cet endroit précis.
La gaine a fondu vers 600 degrés. Le magnésium s’est enflammé au contact du gaz carbonique. Un tube de force a cédé sous la pression, projetant 1 100 kilogrammes d’eau lourde dans la caverne. Le débit de dose y a atteint 100 röntgens par heure, soit environ 1 sievert par heure, un niveau considérable à l’intérieur de l’enceinte.
La caverne était vide.
Personne ne s’y trouvait au moment de l’explosion, et c’est ce qui a limité la portée humaine de l’accident. Un mélange gazeux fortement radioactif s’est diffusé dans la caverne, vide de toute présence humaine. Les mesures effectuées ensuite à l’extérieur du site n’ont montré qu’une hausse de radioactivité largement inférieure aux valeurs limites, et les effets sur le personnel comme sur l’environnement ont été jugés négligeables.
Un secret resté dix ans dans un tiroir
Le rapport final de la commission d’enquête n’a été publié qu’en 1979, soit une décennie après les faits. Entre-temps, les autorités avaient qualifié l’événement d’incident technique maîtrisé, sans donner à l’opinion publique toute la mesure de ce qui venait de se produire sous la colline vaudoise.
L’échelle INES qui permet aujourd’hui de classer la gravité des accidents nucléaires n’existait pas encore en 1969 : elle a été élaborée en 1990 par l’Agence internationale de l’énergie atomique et l’Agence de l’énergie nucléaire de l’OCDE. Rétrospectivement, les évaluations situent Lucens entre les niveaux 4 et 5 sur une échelle qui en compte sept, ce qui en fait l’un des accidents nucléaires civils les plus sérieux jamais recensés dans le monde. Une fusion partielle d’un seul élément combustible, avec des dégâts aux éléments voisins, mais pas l’emballement généralisé d’un cœur entier.
Un rêve déjà mort avant l’explosion
L’idée que Lucens ait brisé net l’ambition nucléaire suisse est séduisante. Elle est aussi trop simple.
Deux ans avant l’accident, en mai 1967, l’industriel Sulzer avait déjà renoncé à poursuivre le développement d’un réacteur de conception suisse. Les grands électriciens du pays avaient de leur côté fait un choix clair et pragmatique : ils construisaient déjà des réacteurs américains. Le chantier de Beznau avait démarré dès 1965, celui de Mühleberg dès 1967, tous deux sur la base de technologies importées des États-Unis. L’accident a entraîné, du fait d’une surchauffe, la fusion de l’élément combustible 59, l’un des 73 éléments combustibles de la centrale, mettant un point final à une expérience dont l’issue commerciale était déjà compromise.
Lucens n’a donc pas tué un rêve vivant. Il a enterré un projet déjà condamné par la concurrence des géants américains, français, britanniques et canadiens, qui vendaient depuis plusieurs années de gros réacteurs commerciaux clé en main.
De la radioactivité aux vitraux de cathédrale
Le démantèlement s’est étalé sur plusieurs années après l’accident. Les 72 éléments combustibles restés intacts ont été expédiés vers le centre de retraitement d’Eurochemic, à Mol en Belgique. Environ 230 fûts de déchets faiblement radioactifs ont été conditionnés, ainsi que six conteneurs renfermant notamment 60 kilogrammes d’uranium issus de l’élément 59 accidenté.
Deux des trois cavernes ont ensuite été comblées au béton entre 1991 et 1993. Le site a été officiellement libéré en 1995, à l’exception d’une parcelle, et les derniers déchets radioactifs ont quitté Lucens en 2003 pour rejoindre le centre de stockage intermédiaire de Würenlingen, en Argovie.
La troisième caverne, celle qui abritait autrefois la turbine, a connu un destin inattendu. Le canton de Vaud a installé dans la caverne de la turbine un dépôt pour ses musées, bibliothèques et archives. On y croise aujourd’hui, entassés dans une ambiance climatisée et sécurisée, des trésors qui n’ont plus rien de radioactif : une pirogue lacustre vieille de 3500 ans, des canalisations romaines en bois et une rangée de fauteuils de l’ancien auditoire du Palais de Rumine. Le lieu sert de réserve à la quasi-totalité des institutions culturelles cantonales, du Musée cantonal d’archéologie et d’histoire à la Bibliothèque cantonale et universitaire.
Un ancien distributeur de billets, un premier coffre-fort de la Banque cantonale vaudoise, des sabres japonais côtoient aujourd’hui des vestiges archéologiques dans les mêmes galeries souterraines. La Cinémathèque suisse y a même entreposé des films pendant un temps, profitant de la fraîcheur stable et de l’obscurité totale des lieux. Sous la colline de Lucens, la fission de l’atome a cédé la place à la conservation du patrimoine, un retournement que peu de sites industriels peuvent revendiquer avec autant de netteté.
Sources : ensi.admin.ch | rts.ch


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