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"Ce projet est né de mon amour pour Deleuze et de l'envie de traiter de l'université française avec humour", confie Benjamin Charbit. Venant du créateur qui, dans un tout autre genre, a donné naissance à la série Zorro, portée par Jean Dujardin, on pourrait croire à une boutade. Mais il n'en est rien.
"À travers la série, nous voulions transmettre les idées de l'époque, juste après Mai 68 et le bouillonnement du cinéma en même temps", souligne-t-il. Certains, tel Robert, rencontré pendant la préparation de la série, étaient ouvriers et étudiants à Vincennes en même temps, ils ont le "souvenir d'une véritable fourmilière". "Comme le disait le président de l'université à l'époque : Vincennes, c'est l'élitisme pour tous. Cette formule, celle de la fameuse French Theory des années 70, nous a beaucoup plu."
Cette liberté de penser et de "tout remettre à plat" est au cœur des huit épisodes qui jalonnent l'aventure de la série Camarades sur Arte. Dans un brouhaha vivifiant, on y croise un large éventail de gauchistes. À chaque épisode, son idée et son penseur explorés : Bourdieu, Foucault, Deleuze, etc. Ainsi la pensée prend vie et s'incarne.
La série "Camarades" sur Arte retrace l'utopie de l'université de Vincennes, juste après Mai 68."On a essayé de faire une série qui parle de militantisme, mais qui n'est pas militante. Ce n'est pas le catéchisme", insiste le cocréateur Dominique Baumard. "Les questions posées à l'époque résonnent énormément aujourd'hui et (re)donnent de la modernité à la série", soulignent-ils en chœur.
"Toutes les idées qui ont été pensées à Vincennes, ou autour de Vincennes, à cette époque, ont été traitées d'autres manières, mais elles reviennent. La question de la violence politique, du féminisme, de savoir si je parle pour moi ou si j'ai le droit de parler pour quelqu'un d'autre. Ces questions résonnent encore aujourd'hui."
Sous ses dehors burlesques, la série retrace des faits historiques cruciaux et des mouvements de pensée majeurs. La fiction y croise de nombreuses archives de l'Ina (Institut national de l'audiovisuel) permettant de mesurer l'ampleur du mouvement.
Au cœur de la fourmilière
Le résultat est d'autant plus tonique que ces idées "s'incarnent" à travers des personnages hauts en couleur et très attachants. À l'image de la prostituée Claudine (Manon Kneusé), envoyée à l'université par son amant policier (Vincent Elbaz).
À l'époque, gauchistes, membres des Brigades rouges et de la Fraction armée rouge sont dans le collimateur de la police et des Renseignements généraux (RG) français. Et c'est par le biais "d'une fille du Bois" que la police va infiltrer le milieu estudiantin afin de découvrir ce qui s'y trame.
"Le personnage de Claudine (jouée par Manon Kneusé, NdlR) est inspiré d'une jeune femme dont les parents étaient agriculteurs et qui travaillait dans l'industrie du porno. Elle s'est reconvertie, après. L'accès au savoir lui a permis de vivre sa vie autrement."

Un personnage solaire, touchant et même galvanisant dont on suit l'émancipation au fil du temps avec des accents de comédie affirmés. Une prestation qui a valu à la comédienne le Prix de la meilleure actrice au Festival Séries Mania.
"Ramener l'enjeu de ce qu'on joue au présent, en ancrant ces problématiques dans ce que nous vivons aujourd'hui, ça aide à ne pas être dans une imitation stérile", souligne la comédienne Lulja Comar. Elle interprète Françoise, étudiante trop heureuse de se plonger dans le bouillonnement de Vincennes "parce qu'elle regrette d'avoir raté Mai 68".
Nous voulions rendre la pensée sexy. Voir des gens envisager des futurs, c'est vivifiant et tellement rare...
Le producteur Agat Films déjà à la manœuvre de la parodie Sous contrôle, avec Léa Drucker, confesse sa passion pour les séries politiques.
"Il y a quelque chose d'immédiat dans la série, au-delà même de la comédie affichée. Le fait d'entendre de la pensée, est extrêmement vivifiant. On crève de ne pas entendre s'élever la pensée, aujourd'hui. De ne pas la stimuler. La pensée, c'est hyper sexy, en fait. Et je crois que n'importe quel public le ressent", souligne l'actrice Constance Dollé.
"Dans la série, il n'y a pas l'envie de convaincre avec une théorie plus qu'avec une autre. On voit des gens excités par le fait de partager des idées. Cette excitation est ultra-contagieuse. Quel que soit le public, qu'il partage ou pas ce qui peut être dit, quelque chose nous embarque au-delà du contenu. On voit des gens, jeunes, étudiants ou professeurs, capables de tout remettre à plat, de rêver, d'envisager des futurs, des possibles, d'être dans la désillusion, parfois et, en même temps, de repartir en avant. C'est tellement rare que ça peut embarquer absolument tout le monde."
"Traiter tout cela par le biais de la comédie, c'est encore plus délicieux et plus accessible. Parce que, comme on le dit souvent, la comédie est un genre qui permet de capter le temps écoulé sur un drame passé", renchérit Benjamin Charbit.
Une comédie aux accents de Nouvelle Vague
Visuellement, la série a clairement des accents de Nouvelle Vague. "On s'est dit : on va essayer de transmettre les idées de l'époque de manière accessible. Dans ces années-là, il y a aussi un bouillonnement esthétique au cinéma. On a donc essayé de retrouver cet esprit dans la manière dont on réalisait la série. Faire une série sage sur Vincennes, cela aurait été vraiment la pire des idées."
"La révolution ne s'enseigne pas, elle se vit" : la série applique ce principe fondateur du mouvement. L'histoire de cette prise de conscience et de cette progressive politisation d'une femme "prolétaire" éclaire l'envol de divers courants de pensée et la création du Mouvement de libération de la Femme, le célèbre MLF.
À travers ces personnages, l'idée est bien de façonner une "série libre sur une fac libertaire", en donnant vie à une sorte de Woodstock-sur-Seine.
Camarades L'utopie en marche Création et Réalisation Benjamin Charbit et Dominique Baumard Avec Manon Kneusé, Vincent Elbaz, Constance Dollé, Gregory Gadebois,… Sur Arte.tv 8 x 32 minutes
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