Une île de 1,8 km de long sur 400 m de large, posée en plein Danube, où l’on ne payait ni impôt ni droits de douane et où personne n’était appelé sous les drapeaux : Ada Kaleh a bel et bien existé, en Roumanie, jusqu’au début des années 1970. Ni un conflit ni un redécoupage de frontière ne l’ont fait disparaître, mais un chantier d’ingénieurs.
Un barrage a suffi.
L’île se trouvait à environ 3 km en aval d’Orșova, dans le défilé des Portes de Fer. Selon Daily Sabah, elle n’était qu’à 300 m de la rive roumaine et à 400 m de la rive serbe. Les mesures varient d’une source à l’autre, 1,75 km sur 0,4 à 0,5 km pour Wikipedia, 1,8 km sur 400 m pour le journal turc, mais l’ordre de grandeur reste le même : moins de 2 km de long. Son nom signifie « île forteresse » en turc, et les Ottomans la surnommaient, toujours d’après Daily Sabah, « le verrou de la Hongrie et la clé de la Serbie et de la Roumanie ».
À retenir
- Ada Kaleh était une île du Danube d’environ 1,8 km de long, en territoire roumain.
- Ses habitants étaient exemptés d’impôts, de droits de douane et de conscription.
- Le barrage des Portes de Fer l’a submergée au début des années 1970.
- Une partie de ses bâtiments, dont la mosquée, a été transférée sur l’île de Șimian.
Sommaire
Un oubli diplomatique devenu statut
Avant d’être une curiosité, Ada Kaleh fut un enjeu militaire. Habsbourg et Ottomans se la sont disputée pendant des décennies, le traité de Karlowitz (1699) puis celui de Sistova (1791) en consacrant les changements de mains successifs. Une forteresse y veillait sur le fleuve, et c’est elle qui lui a donné son nom.
Puis vint le congrès de Berlin, en 1878. Les diplomates redessinent les Balkans, règlent le sort des provinces, et oublient l’île. Elle reste donc, de jure, ottomane, et même propriété privée du sultan.
Un confetti d’empire, coincé entre la Hongrie, la Serbie et la Roumanie.
Cet oubli a fabriqué un régime à part. Les habitants étaient exemptés d’impôts, de droits de douane et de conscription, et ils votaient même aux élections ottomanes de 1908, à des centaines de kilomètres d’Istanbul. L’Autriche-Hongrie occupe l’île en 1913, avant que les articles 25 et 26 du traité de Lausanne, signé le 24 juillet 1923, ne la cèdent à la Roumanie.
Tabac, loukoum et 637 habitants
Le recensement de 1913 comptait 637 personnes réparties dans 171 foyers, soit à peu près la population d’un gros hameau de montagne. En 1967, il restait environ 150 foyers et quelque 750 habitants. Les chiffres cités pour la fin de l’île vont de 600 à 1 000 personnes selon les sources, ce qui interdit d’être plus précis.
On y vivait de peu, mais de produits qui se vendaient bien. Le tabac d’abord, avec jusqu’à 37 marques de cigarettes fabriquées sur place d’après l’une des sources consultées, puis le loukoum, les figues, l’eau de rose et la pêche. Les visiteurs venus de la rive roumaine repartaient avec des confiseries et des paquets de cigarettes introuvables ailleurs.
Au centre de la vie collective, une mosquée construite en 1903. Elle abritait un tapis offert par le sultan Abdülhamid II, qui a quitté l’île en 1965 pour la grande mosquée de Constanța. Ce déménagement date de quelques années avant la submersion, et il montre que le sort de l’île était déjà scellé dans les bureaux d’études.
Un barrage plutôt qu’un traité
Le projet des Portes de Fer I est né d’une coopération entre la Roumanie et la Yougoslavie, lancée en 1964 d’après Wikipedia. Quand le fleuve a été retenu, l’île s’est retrouvée sous l’eau. Wikipedia retient 1970 pour la submersion, tandis que Daily Sabah évoque 1972, année d’achèvement du barrage : on s’en tiendra donc au début des années 1970.
Tout n’a pas été perdu. La mosquée, le bazar, la maison de Mahmut Pacha, le cimetière et une partie des casemates ont été déplacés sur l’île de Șimian, plus proche de la rive. Une « nouvelle Ada Kaleh » devait y voir le jour, mais elle n’a jamais été achevée. Le transfert partiel est resté partiel, et ce qui a été sauvé n’a pas reconstitué une communauté.
Les habitants, eux, sont partis. La plupart ont pris la direction de la Turquie ou de la Dobroudja, région roumaine qui compte une minorité turque importante, autour de Constanța. Une vie de village d’un peu plus de 600 personnes (ou jusqu’à 1 000, selon les années) s’est ainsi dispersée en quelques mois.
L’île repose aujourd’hui sous les eaux de la retenue.
Ada Kaleh n’était d’ailleurs pas la seule victime. D’après Wikipedia, le chantier des Portes de Fer a aussi englouti l’ancienne Orșova et au moins cinq autres villages, soit 17 000 personnes déplacées au total.
Sources : x.com | dailysabah.com


4 hour_ago
23



























.jpg)






French (CA)