Vu du ciel, le paysage a de quoi surprendre n’importe quel promeneur égaré dans le Pas-de-Calais. Au milieu des terres agricoles plates du bassin minier, deux pyramides noires surgissent brutalement de l’horizon, comme posées là par erreur. Ce ne sont pourtant ni des volcans ni des reliefs naturels, mais le fruit d’un siècle d’activité minière intensive. Et le plus étonnant, ce n’est pas tant leur silhouette que ce qui s’y est installé depuis : une faune et une flore qu’on s’attendrait davantage à croiser du côté de la Provence ou de l’Espagne que dans l’ancien pays noir du Nord de la France.
À retenir
- Le schiste noir des terrils absorbe fortement la chaleur solaire, créant un microclimat chaud et sec proche de celui du sud de la France
- Ce microclimat a permis l’installation d’espèces méridionales comme des lézards, des orchidées de garrigue et des papillons thermophiles
- Les terrils jumeaux du 11/19, issus de 70 millions de tonnes de schiste accumulées jusqu’en 1986, sont classés au patrimoine mondial de l’UNESCO
Un schiste noir qui emmagasine la chaleur comme un four solaire
Le secret de ce microclimat insolite tient en un mot : le schiste. Cette roche sombre, extraite en même temps que le charbon, a longtemps été considérée comme un simple déchet dont il fallait se débarrasser. Les Houillères l’ont donc empilé pendant des décennies, créant peu à peu des monticules qui ont fini par former de véritables montagnes artificielles. Sa couleur noire, loin d’être un détail esthétique, joue un rôle physique déterminant : elle absorbe une quantité considérable de rayonnement solaire, bien plus qu’un sol classique ou qu’une prairie verdoyante.
Concrètement, les pentes exposées au sud des terrils se comportent comme de véritables capteurs thermiques. La chaleur emmagasinée en journée se diffuse ensuite progressivement, créant des conditions beaucoup plus douces et sèches que celles observées dans les champs environnants. On obtient ainsi, en plein cœur du climat océanique du Nord, de petites poches où la température au sol peut grimper nettement au-dessus de la moyenne régionale. Un phénomène suffisant pour bouleverser durablement les équilibres écologiques du site.
Des lézards et des orchidées venus du sud s’installent sur les pentes
C’est là que l’histoire devient véritablement fascinante. Ce microclimat méditerranéen, recréé artificiellement à quelques encablures de Lens, a progressivement attiré des espèces que l’on ne s’attend pas à croiser sous cette latitude. Des reptiles habitués aux rocailles chaudes du Midi ont trouvé refuge sur ces pentes caillouteuses, profitant de l’inertie thermique du schiste pour réguler leur température corporelle, un besoin vital chez ces animaux à sang froid.
Côté végétal, le phénomène est tout aussi spectaculaire. Plusieurs espèces d’orchidées sauvages, habituellement cantonnées aux garrigues et aux coteaux calcaires du sud de la France, ont colonisé ces terrils où le sol pauvre, drainant et chaud leur offre des conditions proches de leur habitat d’origine. On retrouve également des papillons thermophiles, friands de ces pentes ensoleillées, ainsi qu’une entomofaune particulièrement riche pour une région pourtant réputée pour son climat humide et tempéré. Ces espèces venues de centaines de kilomètres plus au sud ont ainsi fait des terrils un sanctuaire inattendu, une sorte d’îlot climatique où la nature a su tirer parti d’un héritage industriel pour le moins inhabituel.
Quand l’exploitation du charbon a sculpté un relief artificiel unique
Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut revenir à l’histoire industrielle de Loos-en-Gohelle. Pendant plus d’un siècle, l’extraction du charbon dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais a généré d’énormes quantités de résidus rocheux, jugés sans valeur commerciale. Plutôt que de les évacuer, les Houillères ont choisi de les entasser à proximité des sites d’exploitation, donnant naissance à des terrils qui, au fil des décennies, ont pris des proportions impressionnantes.
Le site des terrils jumeaux du 11/19, aujourd’hui l’un des plus hauts d’Europe, résulte ainsi de ce processus d’accumulation continue jusqu’en 1986, date à laquelle l’activité minière a cessé dans le secteur. Au total, ce sont environ 70 millions de tonnes de schiste qui ont été empilées, formant deux cônes jumeaux dont le plus élevé culmine à 186 mètres au-dessus de la plaine environnante. Un relief totalement artificiel, né de la main de l’homme, mais que la nature a ensuite patiemment réinvesti, transformant un site industriel abandonné en un véritable laboratoire écologique à ciel ouvert.
Le 11/19, vitrine inattendue de la biodiversité post-industrielle
Aujourd’hui, le site du 11/19 n’est plus seulement un vestige du passé minier de la région : il est devenu un symbole de reconversion écologique, régulièrement cité en exemple pour illustrer la capacité de la nature à reprendre ses droits sur des terrains que l’on pensait définitivement stériles. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, ce terril attire aussi bien les naturalistes curieux d’observer cette faune et cette flore méridionales que les promeneurs venus profiter du panorama offert depuis son sommet.
Ce qui rend le lieu particulièrement précieux aux yeux des écologues, c’est justement ce contraste saisissant entre son origine profondément humaine et industrielle et la richesse biologique qu’il abrite désormais. Le schiste noir des terrils jumeaux du 11/19, chauffé par le soleil comme une pierre au cœur d’un jardin méditerranéen, est ainsi devenu malgré lui un refuge pour des espèces qui n’auraient jamais dû s’épanouir sous ce climat. Une preuve supplémentaire que la biodiversité sait parfois s’inviter là où on l’attend le moins, à condition qu’on lui laisse le temps et l’espace nécessaires pour s’installer.
En définitive, l’histoire des terrils de Loos-en-Gohelle rappelle à quel point les frontières entre héritage industriel et sanctuaire naturel peuvent parfois s’estomper. Ce que les Houillères ont bâti par nécessité économique est devenu, des décennies plus tard, un terrain d’étude précieux pour comprendre comment la vie s’adapte et colonise les milieux les plus improbables. À l’heure où tant de friches industrielles attendent encore leur reconversion, ces deux collines noires du Pas-de-Calais invitent à se demander combien d’autres paysages façonnés par l’homme pourraient, eux aussi, devenir les refuges écologiques de demain.


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