Un canal, c’est une route d’eau tracée de la main de l’homme pour relier deux points sans jamais dépendre des caprices de la mer. Celui de Nantes à Brest devait incarner cette prouesse : traverser toute la Bretagne intérieure sans qu’un seul bateau n’ait à affronter les flots hostiles de l’Atlantique. Un projet pharaonique, lancé sous Napoléon, qui aura mobilisé plusieurs générations d’ouvriers et pris plus de trente ans à achever. Et pourtant, il n’aura pas résisté à un simple barrage électrique construit en seulement sept ans. En quelques décennies, l’État a noyé son propre chantier sous des dizaines de millions de mètres cubes d’eau, créant au passage le plus grand lac artificiel de Bretagne. Retour sur l’histoire méconnue d’un canal sacrifié sur l’autel du progrès.
À retenir
- Le canal de Nantes à Brest, creusé en plus de trente ans et doté de 238 écluses, a été coupé en deux dès 1930 par la construction du barrage de Guerlédan sur le Blavet.
- Le barrage, érigé entre 1923 et 1930, a créé le lac de Guerlédan (304 hectares, 51 millions de m³), noyant 17 écluses et provoquant l’expropriation d’une cinquantaine de familles.
- Toujours exploité par EDF pour produire de l’électricité, le site fait l’objet d’un projet d’ascenseur à bateaux visant à rétablir la navigation entre Nantes et Brest.
Trente ans de pioche pour un canal déjà condamné
Il faut se replonger dans le contexte napoléonien pour comprendre l’ampleur du projet. Le blocus continental imposé par les Anglais rendait la navigation côtière périlleuse, et l’idée germa de creuser une voie d’eau intérieure capable de relier Nantes à Brest sans jamais longer les côtes bretonnes. Des milliers d’ouvriers, souvent des prisonniers de guerre, se sont attelés à cette tâche titanesque pendant plus de trois décennies, creusant à la main un réseau jalonné de pas moins de 238 écluses. Un chantier colossal qui témoigne d’une époque où l’on osait encore transformer la géographie pour servir des ambitions stratégiques.
Mais l’histoire est cruelle : à peine ce canal achevé et pleinement opérationnel, un autre besoin émergea, celui de l’électricité. Dans les années 1920, la Bretagne manquait cruellement d’énergie, et l’État se tourna naturellement vers la force hydraulique du Blavet, cette rivière que le canal avait patiemment domestiquée. Sans le savoir, les ingénieurs du XIXe siècle avaient préparé le terrain de leur propre défaite.
Le barrage qui a changé la carte de la Bretagne
Le 30 août 1923, l’État accorde une concession au groupe SGE pour construire ce qui deviendra le premier barrage de type poids-béton jamais érigé en France. Officiellement, l’objectif affiché est double : produire de l’électricité pour éclairer une région encore largement privée de courant, et rétablir la navigation grâce à une échelle d’écluses censée compenser la hauteur de l’ouvrage. Dans les faits, cette seconde promesse ne verra jamais le jour.
Le chantier, lancé avec enthousiasme, se heurte rapidement à des difficultés financières. Faute d’argent, les travaux sont même interrompus de l’automne 1925 au printemps 1927, avant de reprendre et de s’achever en 1930. Le résultat impressionne : un mur de béton de 45 mètres de haut et 208 mètres de long, capable de retenir un volume d’eau considérable. Derrière lui se forme un lac de 304 hectares, long de 12 kilomètres et profond de 40 mètres à son point le plus bas, pour un volume total de 51 millions de mètres cubes d’eau. En quelques années, la Bretagne venait de se doter de son plus vaste plan d’eau artificiel.
Dix-sept écluses noyées sous des millions de mètres cubes d’eau
La montée des eaux ne s’est pas faite sans conséquences humaines. Environ 50 familles ont dû être expropriées, contraintes d’abandonner une vallée qu’elles habitaient parfois depuis des générations. Les villages de Saint-Aignan et des Salles-Neuves ont été partiellement ou totalement engloutis, rayés de la carte au nom du progrès énergétique. Un sacrifice territorial qui rappelle d’autres épisodes similaires, comme celui du village des Salles-sur-Verdon, submergé bien plus tard lors de la création du lac de Sainte-Croix.
Mais ce sont surtout les infrastructures du canal lui-même qui ont payé le prix fort. Sur les 238 écluses que comptait l’ouvrage, 17 d’entre elles ont disparu sous les eaux du lac de Guerlédan. Parmi elles, l’écluse n°120 du Moulin neuf, perchée à 84,04 mètres d’altitude, ou encore celle de Castel-Finans, à 85,64 mètres. Des ouvrages patiemment taillés dans la pierre, engloutis en quelques mois à peine, comme si trois décennies de labeur n’avaient jamais existé.
Un lac né d’une décision, une navigation morte à jamais
Depuis 1930, le canal de Nantes à Brest est tout simplement rompu. Impossible de naviguer d’un bout à l’autre, le lac de Guerlédan ayant purement et simplement coupé la voie en deux. Si vous vous promenez aujourd’hui autour de ses rives en cette saison automnale, difficile d’imaginer qu’un canal entier sommeille sous cette étendue paisible. Pourtant, tous les dix ans, lors des vidanges décennales destinées à inspecter le barrage, ce paysage englouti ressurgit brutalement : les vestiges du canal, les fondations des maisons disparues et le lit asséché composent alors un décor presque lunaire, qui attire à chaque fois près de deux millions de visiteurs venus contempler cette parenthèse temporelle.
Aujourd’hui, le barrage continue de remplir sa mission première : il alimente depuis 1946 une usine hydroélectrique exploitée par EDF, d’une puissance de 15 mégawatts. Quant à la navigation perdue, elle n’est peut-être pas condamnée pour toujours. Un projet d’ascenseur à bateaux est actuellement à l’étude, qui permettrait enfin de relier à nouveau Nantes et Brest par voie d’eau, près d’un siècle après la rupture.
Cette histoire illustre à merveille les arbitrages parfois brutaux que l’État impose au territoire : d’un côté, un canal fruit de trente ans d’efforts collectifs ; de l’autre, un barrage érigé en sept ans à peine, mais capable d’effacer d’un coup des générations de travail. Reste à savoir si l’ascenseur à bateaux parviendra un jour à réconcilier ces deux héritages bretons, ou si le lac de Guerlédan continuera, saison après saison, à garder jalousement ses secrets engloutis.


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