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La révolution nationale algérienne et la question linguistique

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par Pr Djamel Labidi

Dans la première partie de l’article, nous avions observé que la dualité linguistique était le reflet, en dernière analyse, d’une dualité générale, économique et sociale engendrée par le colonialisme.

Le colonialisme a toujours engendré, dans le pays colonisé, deux secteurs, l’un moderne utilisant la langue coloniale, et l’autre traditionnel, et laissé à l’abandon, où survivait la population autochtone. Cette dualité était structurelle et avait donc tendance à se reproduire d’elle-même.

Il en découle que dans l’Algérie postcoloniale, les dirigeants de l’indépendance ont pour première tâche de résorber, de supprimer cette plaie ouverte, cette dualité, et le fossé qu’elle crée entre deux parties de la société, en la divisant entre deux secteurs socio-économiques et, de là, linguistiques et culturels.

Les nationalistes du premier novembre 1954 étaient révolutionnaires au sens où ils avaient rompu avec le réformisme qui s’était d’abord exprimé dans l’assimilationisme, lequel ensuite avait voulu aménager la transition du colonialisme à une indépendance relative comme l’ont connu beaucoup de pays africains.

Mais sur la question linguistique, tout se passe comme si le réformisme était revenu discrètement aux commandes, non pas seulement parce qu’il a été médiatisé par des élites très francophonisés, mais surtout parce que l’influence française la plus profonde, la plus soft, était culturelle. Ce ne fut pas le cas d’autres pays comme le Vietnam, qui, lui, a opéré dès l’indépendance une rupture radicale avec cette influence. Hô Chi Minh avait même refusé une période de transition qui était pourtant réclamée par de nombreux et brillants intellectuels francophones vietnamiens qui avaient joué un rôle de premier plan dans la lutte armée pour l’indépendance. Il avait exigé jusqu’à la vietnamisation immédiate de l’enseignement supérieur, et même celle de la médecine.

Le gros problème de la révolution nationale algérienne c’est qu’elle n’est pas encore allée jusqu’au bout de ses objectifs, comme l’avait rêvé ses pères fondateurs. Ils ont très probablement, l’euphorie de la victoire aidant, sous-estimé la profondeur de l’empreinte laissée sur l’Algérie par le colonialisme français dans tous les domaines.

Les dirigeants de la révolution avaient défini de façon claire, dans la déclaration du Premier Novembre, les composantes identitaires de la nation algérienne, la langue arabe et l’islam, en même temps que la proclamation d’un État social.

Puis, sur cette question de la langue, qui est un marqueur essentiel, la révolution algérienne est restée hésitante, entre deux portes, entre deux chaises, entre arabophones et francophones, entre un rêve de bilinguisme franco-arabe pour les uns, comme celui qui avait déjà cours dans les fameux lycées franco-musulmans de l’époque coloniale, une sorte de bi nationalité culturelle, et, pour les autres, l’aspiration à la reconnaissance exclusive des langues nationales, avec cependant une longue hésitation sur le tamazight.

L’Algérie devient le premier pays francophone au monde après la France 

En Algérie, il n’y a pas eu réellement de rupture avec l’héritage culturel colonial et son poids exorbitant, annihilant. Il est faux de dire que la diffusion massive du français est due à l’action du colonialisme. Le colonialisme n’a jamais rien fait pour diffuser la langue et la culture françaises. Quelques intermédiaires, un français parlé, courant, de contact, cela lui suffisait pour avoir une interface algérienne. 90% des Algériens étaient analphabètes à l’indépendance de l’Algérie. La diffusion du français n’a rien à voir avec son efficacité et son utilité comme on reconstruit, souvent aujourd’hui, à posteriori, son itinéraire et sa place en Algérie.

S’il y avait une infime minorité de cadres francophones à l’époque coloniale, cela n’a plus été le cas après l’indépendance. Le pouvoir s’est chargé lui-même de développer le français ainsi que le stock des élites francophones Il est vrai qu’il partait d’une bonne intention, celle de la généralisation de l’éducation et de l’instruction, réclamées par un peuple qui en avait été longtemps sevré par le colonialisme.

Les problèmes sont donc devenus de plus en plus importants avec le temps, et se sont cristallisés, enracinés. Sur ce point, on peut dire que le système culturel colonial s’est reproduit de façon élargie. Si à l’indépendance, dans l’enthousiasme de la libération, chacun s’efforçait de parler et d’écrire en arabe, quelques années plus tard on était fier de parler français. L’Algérie était devenue le premier pays francophone au monde, après la France. Cela s’est fait par le recrutement de ce qu’on appelait «les coopérants». Ils étaient des milliers de coopérants français dans l’enseignement et d’autres secteurs, pendant les deux premières décennies de l’indépendance, à tel point que le coopérant était devenu un personnage familier du panorama social algérien.

La diffusion fulgurante de la langue française en Algérie s’est opérée après l’indépendance durant tous les gouvernements algériens successifs. C’est un fait. Ils ont eu lieu aussi bien pendant les présidences de feu les présidents Ben Bella et Boumediene que pendant celle de leurs successeurs. Ce n’est pas le moindre des paradoxes, parmi ceux que nous allons noter. Les deux premiers présidents de l’Algérie indépendante avaient la réputation d’être de farouches défenseurs de la langue arabe. Le président Ben Bella avec sa fameuse phrase répétée plusieurs fois «nous sommes arabes, nous sommes arabes» aux premiers jours de la libération en 1962. Et le président Boumediene, qui avait l’aura d’un intellectuel de langue arabe, et les faveurs de l’intelligentsia arabe. C’est d’ailleurs lui qui avait mis à la tête du ministère de l’éducation feu Mostapha Lacheraf qui était porteur de cette vision d’un bilinguisme franco-arabe algérien.

Il y avait un discours sur l’arabisation mais dans les faits c’est la langue française qui se généralisait dans l’enseignement, à l’université, dans les rapports économiques et sociaux entre algériens et surtout dans l’administration du pays, et au plus haut niveau du pouvoir. Les ministères de souveraineté, par exemple, fonctionnaient totalement en français.

Autre paradoxe : il y avait des déclarations incendiaires en faveur de l’arabisation mais une autre pratique. En fait la vraie politique ici comme ailleurs est à chercher dans les faits, dans les actes. Cette politique réelle, non celle proclamée, non celle idéologique, est révélée par ses résultats : une sorte de bilinguisme boiteux, non-dit, qui répartit, comme on l’a vu, les taches entre la langue française et la langue arabe, qui crée une hiérarchie entre elles, et qui nourrit des conflits linguistiques chroniques, interminables.

Les révoltes culturelles

À l’époque, dans les premières décennies de l’indépendance, celles du discours socialisant, ceux qui attiraient l’attention sur la question nationale et donc sur la question linguistique étaient regardés avec méfiance. Ils faisaient diversion, disait-on, et ils étaient considérés à la limite comme des «contre-révolutionnaires». Le seul vrai clivage, disait-on, n’était-il pas celui de la lutte de classe, entre partisans et ennemis du socialisme ? Les vrais problèmes n’étaient-ils pas économiques ? Que venait faire la question des langues et de l’identité dans un monde qui avait au contraire besoin d’internationalisme. Le discours sur la langue arabe était considéré avec méfiance comme étant celui de conservateurs, nationalistes ou religieux, et celui sur la langue berbère comme régionaliste. Il a fallu en quelque sorte les révoltes culturelles de la fin des années 70, celle autour de l’arabisation, et celle autour du mouvement culturel berbère pour que soit «sifflée» la fin de cette approche si éloignée des vrais besoins de la révolution nationale. Ce n’est évidemment pas un hasard si ces révoltes éclatent au décès du président Boumediene et annoncent un tournant. À sa mort, la douleur collective de la nation est immense. Si de tels hommes remplissent autant la scène historique, c’est que le peuple ne l’occupe pas encore. Si sa mort apparait comme un tournant historique, c’est précisément parce que ce tournant n’a pas été pris de son vivant. La réalité venait rappeler que la question urgente n’était pas celle du socialisme mais la question nationale. Elle était celle de la poursuite et l’achèvement de la révolution nationale. La réalité venait elle-même montrer que les contradictions sociales pouvaient se concentrer à un moment, non pas dans des contradictions purement économiques, comme l’exigeaient de pseudo théoriciens, mais dans des contradictions culturelles, et s’exprimer à travers elles. Le conflit linguistique et culturel n’était pas un «faux problème» mais la dialectique sociale réelle, une vérité concrète qui n’a que faire des analyses abstraites. Il faudra attendre un demi-siècle pour que s’impose cette vision où les identités nationales sont vraiment reconnues comme forces de développement et de progrès, et qu’elle imprègne désormais la vision d’un monde multipolaire, de nations égales, de démocratie internationale, Mais c’est un autre sujet.

Réformistes et révolutionnaires

Comme sur la question de la lutte contre le colonialisme, comme sur la question nationale, il y a, sur la question linguistique, deux courants, deux tendances bien nettes qui sont apparues avec le temps : le premier, le courant réformiste veut gérer, aménager, le conflit de territoire entre la langue française et les langues nationales, notamment la langue arabe en Algérie. L’autre, le courant national, voire nationaliste, veut le trancher par ce qui va être appelé, bien improprement, «l’arabisation».

Le courant réformiste veut aménager le conflit en traçant des zones du français et d’autres de l’arabe. Cela a été, en fait, la politique officielle non dite depuis l’indépendance : À la langue française, les sciences et la technologie dont surtout la médecine, le monde des affaires, les questions du développement, la haute administration. À la langue arabe, les sciences sociales, les activités culturelles, le Droit, bref toutes les activités impossibles à tenir en français pour des raisons d’incompatibilité évidente. Il en a résulté une dualité qui s’est développée en dualisme et donc des crises chroniques sur la question linguistique.

On a reproduit, en fait, à travers le rôle attribué ainsi à la langue française la division coloniale originelle entre un secteur moderne, fonctionnant en langue française et un secteur retardataire fonctionnant en langue arabe.

On a continué de cette façon à donner, çà et là, à la langue française l’exclusivité, le monopole de la modernité. Le terme «arabisant» continue d’avoir cours dans une Algérie indépendante, ce qui est bien la preuve des séquelles du colonialisme. Et on s’étonnera après que «l’arabisant», l’arabophone ne soit pas moderne, et qu’il apparaisse d’une inefficacité incorrigible, un «bédouin» comme disent certains francophonistes méprisants, dans les secteurs de l’activité et du savoir qu’on lui a concédés : un poète, un faiseur de phrases, un dogmatique religieux, voire un fanatique. La cause se transforme en effet. L’effet de cette politique devient alors lui-même idéologiquement sa justification et l’argument de sa poursuite. La dualité linguistique nourrira une dualité générale, dans tous les secteurs de la vie économique et sociale, et un profond malaise, latent, sur le plan culturel.

Le courant nationaliste, révolutionnaire, lui, de la même manière qu’il était radicalement contre la domination étrangère, veut l’être aussi concernant la domination de la langue française. Il veut rétablir les langues nationales entièrement dans leurs fonctions sociales et supprimer le gap existant entre les élites modernes et les masses, intégrer l’esprit rationnel, scientifique, la modernité à la société profonde, bref surmonter le principal obstacle dans les pays dominés à un développement culturel et scientifique de masse, et non pas confiné à des élites restreintes, l’obstacle de la dualité linguistique comme celui de la dualité économique et sociale.

Oulémas assimilationnistes et francophones nationalistes

Il ne faut surtout pas essentialiser la langue, que ce soit l’arabe ou le français en en faisant un déterminant absolu, le francophone étant francophile par destination et l’arabophone nationaliste étroit, «baathiste» voire islamiste. Une manière de le faire c’est de rappeler, hors propos, que beaucoup des dirigeants de la révolution nationale étaient francophones, tandis que d’autres, qui étaient arabophones, et défenseurs de la langue arabe, ont été, à moment donné assimilationnistes L’Association des Oulémas et particulièrement visée à ce sujet par le camp francophoniste. S’il est exact qu’elle a été, à un moment, sur des positions politiques assimilationnistes, il faut aussi noter, pour être objectif, qu’elle a été la principale force du nationalisme culturel ce qui explique son audience et sa crédibilité historique jusqu’à présent. Quant à l’assimilationnisme, ceux qui en font reproche étrangement uniquement aux Oulémas, ne mentionnent pas que c’était un courant qu’on retrouvait dans tous les partis algériens, l’UDMA (Union Démocratique du Manifeste Algérien) de Ferhat Abbas premier président du Gouvernement provisoire algérien, et le PCA (Parti Communiste Algérien). Le seul parti à qui ce reproche ne peut être fait, est le PPA-MTLD (Parti du Peuple algerien), et c’est la raison évidente pour laquelle il s’est trouvé à la tête du mouvement indépendantiste à travers le FLN.

Faisons remarquer en outre, pour les besoins de la vérité, qu’il ne faut pas citer seulement les nationalistes francophones, mais qu’il faudrait citer aussi tous ceux, francophones, qui ont été profrançais, collaborateurs, ou très discrets dans leur anticolonialisme. D’autre part, ceux qui mettent en exergue le fait que des dirigeants majeurs de la révolution algérienne étaient francophones oublient étrangement que ces dirigeants ont pris clairement position sur la question des constantes de la personnalité nationale algérienne, comme nous l’avons évoqué plus haut, la langue arabe et l’Islam.

Tout cela ne fait que prouver une chose : c’est la position prise sur la question nationale et linguistique, et non la langue dans laquelle elle est prise, qui est l’essentiel. Il y a des écrivains et des universitaires ainsi que des médias arabophones, qui sont connus pour être proches ou faire partie du front actuel pour la permanence du français en Algérie, comme il y a des intellectuels francophones, qui défendent la langue arabe. Est-ce que ce sont là des exceptions qui confirment la règle, celle, ici de la surdétermination des affinités et des orientations par la langue et la culture qu’on porte ? Ou bien serait-ce la preuve que le clivage n’est pas que linguistique. Il est sûr en tout cas, qu’on trouve une correspondance entre langue, affinités culturelles, idéologiques et positionnement sur la question linguistique. C’est ce qui doit conduire à ne pas laisser de tels clivages se développer. On est en présence de groupes sociaux et non d’individus. Prenez par exemple la polémique qui a éclaté récemment sur la question de l’arabe, du français et de l’élargissement de la place de l’anglais. Sur les réseaux sociaux, on peut presque toujours anticiper d’avance, suivant la langue utilisée, quelle va être la position du locuteur dans la polémique à ce sujet. La fracture est sérieuse. Ceux qui ont en charge l’Algérie devraient être très attentifs.

Le déterminisme linguistique existe donc, même s’il n’est pas évidemment absolu et s’il faut le relativiser. Des individus peuvent prendre d’autres positions que celles de leur groupe social ou culturel. D’autres facteurs peuvent intervenir, comme la conscience nationale, l’esprit de justice, comme il était certainement intense chez les pères fondateurs et les grands dirigeants de la révolution, quelle que soit la langue dans laquelle ils l’exprimaient. La meilleure manière d’unir les consciences et les gens, de libérer la société algérienne de ce poids d’incompréhension, d’en finir avec les clivages, avec ce séparatisme linguistique qui n’est en fait qu’une séquelle du colonialisme, d’en terminer avec les barrières linguistiques qui séparent les enfants de la même terre, de mettre un terme à des querelles aussi improductives que dangereuses, ne serait-elle pas de généraliser l’usage des langues nationales afin que tout le monde puisse enfin se comprendre, et se tourner vers des taches un peu plus exaltantes ? La vie sociale est assez dure et compliquée pour ne pas y ajouter en plus des conflits linguistiques au sein d’une même nation.

Prochain article. Sur la dualité linguistique en Algérie. III – Le trait d’union

Professeur Djamel Labidi

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