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Publié le 02/10/2026 06:46 Mis à jour le 02/10/2026 11:02
Temps de lecture : 19min
Le Qatar s’est rapproché du pouvoir israélien et des familles de victimes après les attentats du 7 octobre (NICOLAS DEWIT / CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)
Après avoir financé le Hamas avec l'aval de Benyamin Netanyahou, le Qatar a déployé d'importants moyens, après le 7-Octobre, pour manipuler l'opinion et redorer son blason. Des familles de victimes ont également été prises en charge par Doha.
Le 7 octobre 2023, le Hamas attaque des bases de l'armée israélienne et des villages autour de Gaza. Plus de 1 200 Israéliens dont 800 civils sont tués. 251 sont pris en otage dont des femmes et des enfants. L'opération s'appelle "Déluge d'Al-Aqsa". Et elle est célébrée à Doha, au Qatar donc, par la direction extérieure du Hamas.
Sur ces images, on voit les principaux dirigeants du mouvement islamiste, tous en costume, chemise blanche déboutonnée au niveau du col. Ils sont en chaussette sur une moquette. Derrière un bureau, il y a un drapeau palestinien. Le leader de la branche politique du mouvement, Ismaël Haniyeh, est au premier plan. La télévision est allumée. Les images du massacre défilent sur la chaîne qatari Al-Jazira. Ismaël Haniyeh entame une prière pour célébrer l'attaque. À ce moment-là, c'est un cataclysme pour le Qatar et sa communication à l'international car Doha est clairement associé à l'attaque terroriste du 7 octobre, ce qui évidemment trouble son image aux États-Unis, en Europe et en Israël. Le Qatar doit donc de suite réagir, en tentant de redorer son blason.
En Israël, le choc est évidemment énorme. "Tout le monde a échoué. Rien n'a fonctionné", assure Ronen Bergman, journaliste d'investigation israélien et lauréat du prestigieux prix Pulitzer. "Tout a failli. Mais le Premier ministre est l'unique personne qui a refusé d'assumer ses responsabilités." Selon Ronen Bergman, pour convaincre l'opinion publique qu'il n'a joué aucun rôle dans le fiasco du 7 octobre, Benyamin Nétanyahou va engager un homme seulement deux jours après le massacre. Il s'appelle Eli Feldstein. Dès son entrée au bureau du Premier ministre, il a une mission : faire porter la responsabilité de l'attaque du 7 octobre sur l'armée et les services de renseignements et donc exonérer son patron. Soit exactement la ligne de défense de Benyamin Nétanyahou aujourd'hui.
En Israël, Eli Feldstein est un symbole. Il est issu du monde juif ultra-orthodoxe. C'est un État dans l'État. Un Israélien sur six est aujourd'hui ce qu'on appelle en hébreu un haredi. Dans cette société très fermée, les hommes se consacrent à la prière et beaucoup refuse de servir sous les drapeaux. Eli Feldstein a rompu avec ses origines et s'est engagé dans l'armée. Il est donc un modèle d'intégration dans un pays en guerre qui ne tolère plus l'exemption dont bénéficient les ultra-orthodoxes. Et plus intéressant pour Benyamin Nétanyahou, Eli Feldstein a été porte-parole de l'armée en Cisjordanie occupée. Il connaît donc à la fois les rouages de l'institution et beaucoup de journalistes. Pour Ronen Bergman, Eli Feldstein est, à ce moment-là, l'homme de la situation : "Après le 7-Octobre, Benyamin Nétanyahou était dévasté. Des gens de son entourage ont tout de suite pris les choses en main. Ils ont dû faire face à plusieurs problèmes. D'abord ils ont dû appréhender des sujets liés à l'armée, alors qu'aucun d'entre eux n'avait de connaissance militaire. Et puis ils avaient des relations détestables avec les principaux médias israéliens. Ils avaient donc besoin de quelqu'un qui soit accepté et légitime aux yeux des journalistes. Feldstein est intelligent, manipulateur avec des limites très fines pour distinguer le bien du mal. Il était la personne parfaite. Il avait des sources à l'intérieur de l'armée. Il a contribué à cette machine de propagande qu'on appelle la machine à poison."
Benjamin Netanyahou et Eli Feldstein (NICOLAS DEWIT / CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)
Selon le journaliste d'investigation, Eli Feldtsein va alors "faire fuiter en toute illégalité des informations Top secret à des journalistes proches, en les déformant. Ces journalistes ont ensuite publié des histoires contre les militaires et les services de renseignements. Certaines étaient complètement fausses, d'autres simplement altérées. Mais dans tous ces articles, le Premier ministre n'était jamais responsable de rien." Parmi les objectifs d'Eli Feldstein, il y avait par exemple le combat des familles d'otages qu'il fallait discréditer pour continuer à faire la guerre jusqu'à "l'éradication du Hamas" comme l'avait promis dès le début du conflit Benyamin Nétanyahou. Dans ce contexte, ces familles plongées dans la peur et qui ne cessaient d'appeler à la tenue de négociations entravaient la stratégie belliciste du Premier ministre. Eli Feldstein a par exemple fait “fuiter” un document caviardé, classé secret défense au journal allemand Bild notamment, qui a relayé sans vérifier cette information déformée.
Parmi les autres messages que souhaite faire passer Eli Feldstein, il y a la volonté de présenter le Qatar sous un jour positif et de discréditer l'action de l'Égypte. Le conseiller de Nétanyahou va jusqu'à inventer de faux communiqués signés du bureau du Premier ministre, avant de les transmettre à des journalistes influents comme le spécialiste des affaires militaires de la très sérieuse chaîne 12, Nir Dvori. Le 24 mai 2024, ce dernier affirme à l'antenne qu'il est désormais "impossible de faire confiance aux Egyptiens" selon un message attribué aux Américains. Il reprend mot pour mot un communiqué inventé de toute pièce par Eli Feldstein et un autre conseiller de Nétanyahou, comme le révèle le media I24 en décembre 2025.
Pourquoi une telle stratégie ? Le Qatar a intérêt à dénigrer le rôle de l'Égypte pour deux raisons : les deux pays sont en concurrence pour jouer le premier rôle dans la médiation entre Israël et le Hamas. Chacun veut tirer la couverture à lui pour bien se faire voir des États-Unis et être sur la photo en cas d'accord. Et puis il y a une seconde raison, plus profonde, historique. Doha et Le Caire sont en conflit larvé depuis plus de dix ans. En 2017, les relations diplomatiques sont rompues. L'Égypte avec d'autres pays arabes reprochent notamment au Qatar sa proximité avec le mouvement des Frères musulmans exprimé quelques années plus tôt, lors du Printemps arabe. En 2021, le conflit prend fin. Mais les tensions continuent. Et depuis, Doha ne manque pas une occasion de s'attaquer à l'Egypte. Sollicité spécifiquement sur cette question, un porte-parole du Qatar répond qu'il s'agit "d'une tentative pathétique de diviser deux médiateurs qui travaillent ensemble pour sécuriser la paix dans la région."
Un exemple avec cette campagne de désinformation en ligne débusquée par un des plus importants spécialistes des réseaux sociaux israélien, On Azriel. En février 2025, il remarque l'apparition d'une quinzaine de faux messages viraux ciblant la population de l'État hébreu et dénigrant l'Égypte. Certains sont repris par des médias sérieux comme la chaîne 12 comme ces images de tanks à la frontière israélo-égyptienne présentées pour justifier la menace d'une attaque imminente. Dans la réalité ces vidéos ont été prises il y a plusieurs années.
À gauche, l’image de tanks diffusée en février 2025 sur la chaîne 12. À droite, la une des premières publications de ces images, en 2017. (DR)
Pour On Azriel, c'est tout simplement "la campagne d'influence la plus étonnante" qu'il ait mis à jour. "Comment une presse indépendante avec pas moins de dix médias différents ont pu publier le même jour, la même fausse information ?" se questionne-t-il. La conséquence est immédiate : pendant plusieurs jours, entre le 17 et le 25 février 2025, les mots-clefs "Égypte" et "Guerre du Sinaï" sont massivement mentionnés sur le réseau X.
Selon On Azriel, Eli Feldstein n'est donc pas l'unique vecteur de désinformation au service du Qatar.
Eli Feldstein est donc engagé en octobre 2023 juste après l'attaque terroriste du Hamas pour faire porter le chapeau à l'armée et aux services de renseignements et déresponsabiliser Benyamin Netanyahou. Pendant six mois, Eli Feldstein est payé par de l'argent public pour son rôle de conseiller militaire au sein du bureau du Premier ministre.
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. "Pour être le porte-parole militaire du Premier ministre, vous devez avoir l'habilitation de sécurité n°2", explique le journaliste Ronen Bergman. "C'est le plus haut niveau d'habilitation. Et pour obtenir cette autorisation, vous devez passer le test du détecteur de mensonge. En avril 2024, les services secrets intérieurs déclarent Feldstein inapte à sa fonction. Il est donc licencié." Le bureau du Premier ministre assure avoir rompu tout contact avec son conseiller à ce moment-là, mais en réalité, selon Ronen Bergman, "Eli Feldstein a continué à travailler pour Netanyahou en étant rémunéré par le bureau du Premier ministre du Qatar." Des faits révélés le 10 février 2025 par le journaliste Ofer Hadad.
💥One year ago today, an "unimaginable" revelation: While working as Netanyahu's wartime spokesman Eli Feldstein provided services to Qatar and briefed Israeli journalists on its behalf. pic.twitter.com/3R0wo2gnx6
— Noga Tarnopolsky נגה טרנופולסקי نوغا ترنوبولسكي (@NTarnopolsky) February 10, 2026De l'ingérence au plus haut niveau donc, d'autant plus que le Qatar n'est pas n'importe quel État, puisqu'il héberge la direction extérieure du Hamas qui est en guerre contre Israël.
Eli Fesltein n'est pas un cas isolé : le Qatar a bénéficié d'autres complicités pour servir ses intérêts au cœur du pouvoir israélien et notamment deux autres collaborateurs de Benyamin Netanyahou, Jonathan Urich et Israël Einhorn. Ce sont eux qui ont eu l'idée d'engager Eli Feldstein. Bien avant le 7 octobre 2023, les deux hommes travaillaient déjà pour le Qatar. Ce qui n'est pas illégal, il faut le préciser, puisque le petit émirat n'est pas considéré comme un pays ennemi d'Israël.
Avec leur entreprise de communication qui s'appelle Perception, les deux hommes signent un contrat juteux avec le Qatar au moment de la Coupe du monde de football en 2022, comme l'a révélé le journal Haaretz. "Le Qatar décide alors qu'il est temps d'améliorer son image de marque, confirme la journaliste de la radio publique israélienne Kan, Yaëlle Ifrah. Ces deux personnes vont produire toute sorte de contenus très positifs. Pour cette prestation, Jonathan Urich et Israël Einhorn vont être payés pendant deux ans jusqu'à fin 2023. Le Mondial se termine, mais la campagne d'influence du Qatar continue."
Afin de rémunérer discrètement Eli Felstein (qui ne peut plus être payé par des fonds publics, à partir d'avril 2024), Jonathan Urich et Israël Einhorn se tournent tout naturellement vers leur richissime client, comme le précise encore Yaëlle Ifrah : "Les relations qataries de Jonathan Urich vont devenir extrêmement pratiques puisqu'il va faire appel au lobbyiste officiel du Qatar à Washington. Un certain Jay Footlik, qui lui aussi se trouve également être israélien. Il est plutôt de gauche libérale. Il connaît les Qataris et les Israéliens. Jonathan Urich fait appel à lui pour faire payer le salaire d'Eli Feldstein. Et c'est comme ça qu'Eli Feldstein se retrouve à travailler au sein du cabinet du Premier ministre sans aucune accréditation de sécurité en étant payé par un État qui héberge le Hamas. Ce qui est absolument stupéfiant."
Jay Footlik est un sacré personnage. Très jeune, cet Américain juif joue des personnages secondaires dans des films à gros budget comme Teen Wolf, en 1985, avec Michael J. Fox. L'histoire d'un lycéen qui se transforme en loup-garou. En 2021, on le retrouve également dans le film de guerre Redemption Day. Mais son plus grand rôle, il le joue dans les coulisses de la politique et de la diplomatie américaine. En 1992, il s'engage en politique aux côtés de Bill Clinton. C'est lui qui repère Monica Lewinsky dans un centre commercial puis la conseille pour obtenir un stage à la Maison Blanche. La jeune femme aura des relations sexuelles avec Bill Clinton qui mentira sous serment, ce qui provoquera à l'époque un séisme politique majeur.
Jay Footlik accompagne notamment le président américain lors de la signature du traité de paix israélo-jordanien en 1994, puis participe à de nombreuses rencontres sur le Moyen-Orient. C'est lors d'un de ces sommets confidentiels que l'ancien négociateur Gershon Baskin, qui est en lien depuis plus de 20 ans avec les principaux dirigeants du Hamas, l'a rencontré : "Footlik utilisait ces conférences pour entrer en contact avec le monde arabe et avec l'administration israélienne. Je n'aurais jamais imaginé qu'il puisse devenir un acteur aussi important."
Gershon Baskin (THIBAULT LEFEVRE / CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)
En 2019, Jay Footlik fonde un cabinet de Conseil qu'il nomme Third Circle et signe un contrat avec le Qatar dont les clauses sont publiques. Selon le média d'investigation israélien Shomrim, qui publie en mars 2025 une copie du contrat, Jay Footlik est rémunéré 40 000 dollars par mois. En échange, il organise des voyages à Doha pour des élus américains.
Copie du contrat de Jay Footlik (DR)
Rien d'illégal donc. Jay Footlik est un lobbyiste parmi tant d'autres, selon Gershon Baskin : "Connaissez-vous ce qu'on appelle la périphérie des bandits ? C'est très classique qu'à Washington, lorsque le pouvoir change de main, les gens qui ont travaillé dans les administrations sont jetés dehors. Beaucoup d'entre eux se sont installés pour quatre ou huit ans à Washington et ne veulent pas partir, alors ils trouvent du travail dans des think-thank qui sont installés dans la périphérie de Washington. D'où l'expression ‘la périphérie des bandits'. Footlik est l'un d'entre eux."
Aujourd'hui, le renseignement intérieur de l'Etat hébreu enquête sur une possible ingérence et Jay Footlik est rattrapé par la justice. La police israélienne aimerait beaucoup l'interroger mais "les Américains le protègent, estime encore l'ancien négociateur Gershon Baskin. Il est très clair que le gouvernement israélien ne veut pas qu'il vienne témoigner. Il y a une totale collaboration entre le personnel de l'administration Trump et le gouvernement israélien pour que jamais, la police ne l'interroge."
Qu'en est-il des deux collaborateurs de Netanyahou qui travaillaient pour le Qatar lors de la Coupe du monde de football de 2022 ? Le premier, Israël Einhorn, est aujourd'hui en cavale. Il est actuellement réfugié en Serbie. Israël Einhorn a cependant été interrogé sur place dans le cadre d'une commission rogatoire. C'était en juillet 2025. Il s'est exprimé depuis une seule fois dans les médias, en septembre 2025, dans le Jérusalem Post où il justifie son action : "Les valises de cash ont été transférées à Gaza à la demande d'Israël et sous la supervision de l'armée. Le Qatar est un partenaire stratégique des États-Unis. Israël, les États-Unis et le Qatar partagent des intérêts communs. Nous avons travaillé pour présenter la réalité au public. Même si cette réalité n'est pas agréable à entendre." Jonathan Urich, lui, se trouve toujours en Israël.
Comme Eli Feldstein, les deux hommes doivent répondre de leurs actes. Mais ils n'ont pas du tout la même stratégie. Le premier nie en bloc. Il a engagé l'avocat de toujours de Benyamin Netanyahou et a choisi de rester sous la protection de son patron avec qui il travaille encore. Eli Feldstein a lui coupé les liens avec le bureau du Premier ministre. L'ancien collaborateur du chef du gouvernement s'est d'abord livré à la justice et puis il a donné une interview fleuve à la télévision en décembre 2025.
Eli Feldtein assure avoir été dupé : "Je ne me suis pas posé de question, dit-il. Je pensais que pour être employé à l'intérieur du cabinet du Premier ministre, il fallait trouver quelqu'un d'extérieur pour me payer. Je n'y ai pas pensé. J'ai été débile, naïf, idiot."
De son côté, Benyamin Netanyahou a été entendu comme témoin. Il n'est pas mis en examen. Le Premier ministre nie avoir eu connaissance de l'affaire et rien ne prouve pour le moment qu'il ait été au courant de quoi que soit. Quelques jours après avoir répondu aux questions des enquêteurs, le 31 mars 2025, Benyamin Netanyahou publie une vidéo pour défendre ses proches. Il affirme qu'ils sont "otages" de la justice, ce qui évidemment dans le contexte de la guerre à Gaza, à un moment où le Hamas détient encore des dizaines de vrais otages israéliens, choque l'opinion publique https://news.walla.co.il/item/3738991 : "Quand on m'a demandé de venir témoigner, j'ai dit : 'Ok, je dégage tout mon emploi du temps'. La police m'a dit qu'elle avait besoin de quatre heures. Mais au bout d'une heure, ils n'avaient plus de questions à me poser. J'étais stupéfait. J'avais compris que c'était une enquête politique, mais je ne me rendais pas compte à quel point. Ils détiennent Jonathan Urich et Eli Feldstein. Ils les ont tout simplement pris en otages et ils leur pourrissent la vie. C'est une chasse aux sorcières politique qui n'a qu'un seul but : provoquer la chute d'un Premier ministre de droite." Ce n'est pas la première fois que Benyamin Netanyahou défie la justice. C'est même un des fondements de sa politique depuis quatre ans. Benyamin Netanyahou s'attaque aux piliers de l'Etat de droit et les contre-pouvoirs judiciaires sont dans le viseur, ce qui peut expliquer la lenteur des enquêtes en cours. Dans celle du Qatargate, rien n'avance depuis plusieurs mois pour une raison simple : Benyamin Netanyahou a nommé il y un an un nouveau chef du renseignement à sa botte. Il s'appelle David Zini et il est peu décidé à poursuivre le scrupuleux travail de son prédécesseur.
Interrogé sur le sujet, un porte-parole du Qatar juge "absurde" de penser que le pays "a essayé d'infiltrer n'importe un gouvernement quel qu'il soit”. Il accuse Israël “de se présenter comme des victimes [...] afin de détourner l'attention de leurs propres insuffisances sur le plan intérieur".
Après le massacre du 7-Octobre, les dirigeants du petit émirat vont immédiatement comprendre que l'émotion est mondiale et quasi-unanime en Occident et que la clef pour ne pas perdre la bataille de l'opinion publique, ce sont les familles des otages. Le Qatar va donc tout faire pour se rapprocher de certains membres de ces familles et leur faire comprendre que ses dirigeants sont de leur côté dans des négociations qui s'annoncent très difficiles.
Parmi ces otages, il y a beaucoup de binationaux et notamment des américano-israéliens. Or, le Qatar a un lobbyiste très influent aux Etats-Unis : Jay Footlik, qui a servi d'intermédiaire pour payer un des plus proches collaborateurs de Benyamin Netanyahou. Il va approcher certaines de ces familles et organiser des rencontres avec les principaux dirigeants du Qatar.
Jay Footlik contacte notamment une israélo-américaine de New York, militante du parti démocrate, le même bord politique que le lobbyiste. Elle s'appelle Liz Hirsh Naftali. Sa nièce Abigaëlle est, à ce moment-là, âgée de 3 ans. La petite fille a perdu ses deux parents le jour de l'attaque et elle est otage du Hamas. Liz Hirsh Naftali raconte avoir été approché par une connaissance de Jay Footlik qu'elle a ensuite rencontré, début novembre 2023. C'est à partir de ce moment que les premiers échanges avec des officiels du Qatar sont organisés. Elle s'entretient notamment avec l'ambassadeur du petit émirat à Washington et adhère immédiatement à la démarche du lobbyiste israélo-américain : "La stratégie de Jay [Footlik] consistait à simplement raconter mon histoire, de partager ce qui s'est passé avec Abigaëlle. J'ai vu des larmes. Il a été très ému. Il a pris la photo d'Abigaëlle, il avait les photos de tous les otages, il connaissait toutes les histoires."
Liz Hirsh Naftali (ALLISON BAILEY / NURPHOTO)
Cette médiation va fonctionner. Avec l'intervention des Qataris dans les négociations, Abigaëlle, d'autres enfants et des femmes sont libérés par le Hamas, fin novembre 2023, en échange de prisonniers palestiniens. Le pire est passée pour la petite orpheline et sa tante mais Liz Hirsh Naftali va continuer à travailler aux côtés de Jay Footlik et de ses clients qataris. Elle va notamment relayer dans les médias, quand elle en a l'occasion, le narratif du Qatar. Si la direction du Hamas est à Doha par exemple, c'est pour elle parce que les États-Unis et Israël l'ont exigé. Autre exemple : le 26 septembre 2024, Liz Hirsh Naftali rencontre à New York le ministre qatari en charge de la résolution des conflits. Puis, elle déclare à la presse que les Qataris sont les seuls parmi les pays arabes à aider les otages, contrairement à l'Égypte notamment, ce qui évidemment fait écho aux faux messages en faveur de Doha et au détriment du Caire, envoyés à des journalistes israéliens par les plus proches conseillers de Benyamin Netanyahou.
La tante de la petite Abigaëlle considère qu'elle n'a pas participé à une campagne de communication coordonnée au service des Qataris. En revanche, elle assume avoir travaillé de son plein gré et sans être rémunérée aux côtés de Jay Footlik. Son rôle : convaincre d'autres familles d'otages de rencontrer des dirigeants du Qatar, et notamment le Premier ministre Mohammed Al-Thani qu'elle appelle "son excellence" : "Je n'ai jamais reçu un centime. Je sais bien que les Qataris ne sont pas parfaits, innocents, formidables… Mais qui l'est ?, s'interroge-t-elle. Ils ont beaucoup aidé. Et sans eux, Abigaëlle et les autres otages ne seraient probablement pas rentrés à la maison."
Des familles d’otages ont rencontré des dirigeants qataris à Doha (NICOLAS DEWIT / CELLULE INVESTIGATION DE RADIO FRANCE)
D'autres familles ne sont pas sur cette ligne. Ruby Chen par exemple. Il a participé au voyage à Doha, en janvier 2024. Il est américano-israélien. Son fils était soldat dans l'armée de l'Etat hébreu quand il a été enlevé par des miliciens du Hamas. Il est mort à Gaza.
Malgré ses doutes sur les intentions réelles de Jay Footlik, Ruby Chen accepte de se rendre, au Qatar, car il a encore l'espoir de retrouver son fils vivant et souhaite alors faire pression, dit-il, sur le gouvernement israélien engagé à ce moment-là dans une guerre de vengeance et de destruction totale à Gaza et donc peu enclin à négocier. Ruby Chen reste cependant lucide sur les intentions de ses interlocuteurs : "Le Qatar ne voulait pas être placé du côté des méchants. Ses représentants ont fait tout ce qu'il pouvait pour faire oublier qu'ils avaient envoyé de l'argent à Gaza. Très intelligemment, ils ont été capables de se positionner comme médiateur. La conséquence vis-à-vis des familles d'otages a été d'être le plus sympathique possible. Ils ont réussi. Ils nous ont utilisé.” Pour Ruby Chen, toute cette entreprise de communication bienveillante vis-à-vis des familles d'otages a permis au Qatar de conserver ce qu'il considère être un intérêt stratégique, "conserver le Hamas en vie". Le papa du soldat mort à Gaza est bien obligé de le constater : "L'organisation islamiste existe toujours à Gaza".
Sur ce point précis, le petit émirat parle de “désinformation” et réfute catégoriquement avoir demandé aux familles d'otages d'avoir un discours positif sur son action. Un de ses porte-parole affirme même avoir été sollicité par certaines familles. Pour conclure, Doha précise qu'il ne soutient pas le Hamas. Et que la présence du bureau politique sur son territoire n'est pas "l'expression de son appui".
Trois ans après le massacre du 7-Octobre, c'est le statu quo dans l'enclave. Le Hamas administre une partie du territoire. Le Qatar a conservé son influence, puisque l'ancien porteur de valises, Mohammed Al-Amadi, est le président du Comité qatari pour la reconstruction de l'enclave et Benyamin Netanyahou peut toujours avancer qu'une Palestine divisée entre le Hamas et l'Autorité palestinienne n'a pas vocation à devenir un État indépendant.
Lire l'intégralité des réponses du Qatar à la cellule investigation de Radio France.
- "Soutien financier au Hamas et corruption présumée de proches de Netanyahou, enquête sur l'action secrète du Qatar" à écouter sur France Inter
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