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FIGAROVOX/TRIBUNE - La loi Yadan sur les «formes renouvelées de l’antisémitisme» sera débattue ce jeudi à l’Assemblée. Myriam Ackermann-Sommer, rabbine et essayiste, y voit un garde-fou nécessaire dans un débat public de plus en plus violent.
Ancienne élève de l’École normale supérieure, Myriam Ackermann-Sommer est rabbine. En 2025, elle a publié Les Nouveaux Moutons De Panurges chez Albin Michel.
À la proposition de loi «Yadan», portée par la députée du même nom et qui vise à «lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme» est venue répondre une importante pétition citoyenne, dépassant les 600.000 signatures en quelques semaines. L’ampleur de cette mobilisation illustre bien le remous qu’a causé cette proposition dans l’opinion publique. Mais invoquer, comme la pétition le fait, la «résistance palestinienne contre l’occupant israélien par tous les moyens nécessaires» ne fait pas partie des inquiétudes légitimes, contrairement à la potentielle restriction de la liberté d’expression.
Les opposants à cette proposition de loi, de gauche comme de droite d’ailleurs, expriment ainsi plusieurs craintes majeures, auxquelles on ne peut être insensible : celle d’une restriction de la liberté d’expression, celle d’une disproportion entre les expressions visées et les sanctions pénales prévues (5 ans d’emprisonnement) et enfin celle d’une instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme à des fins politiques. «L’interdiction des mots est une arme défaillante qui se retournerait contre ceux qu’elle entend protéger», soutient Anne Rosencher. Ces inquiétudes sont sérieuses et méritent qu’on s’y attarde.
Je comprends celles et ceux qui, souvent sans pouvoir être soupçonnés d’antisionisme, affirment que notre tradition libérale exige d’inclure dans le cadre de la liberté d’expression le droit de critiquer, y compris un État, voire son existence même, et ce, même de manière déraisonnable. Préserver cette liberté présuppose d’accepter le débat, la contradiction, et parfois même un certain excès rhétorique. John Stuart Mill a longuement averti sur les risques afférents à la limitation de la liberté d’expression et la parcimonie à avoir lorsqu’on souhaite la restreindre, tant elle appelle à un surcroît de l’autorité. En théorie, la liberté d’expression, par la séparation du droit et de la morale qu’elle suppose, entre ce qui est légal et ce qui est choquant, implique qu’on pourrait donc aller jusqu’à nier le droit d’Israël à exister.
Soutenir la loi Yadan signifie reconnaître qu’il existe aujourd’hui une urgence spécifique : celle de lutter contre un antisémitisme qui s’est recomposé et utilise un nouveau langage.
Toutefois, je ne crois pas qu’il faille en rester à la théorie. Disons-le tout net : la négation du droit à l’existence d’un État, lorsqu’elle s’inscrit dans le climat actuel de tension et de violence visant les Juifs de France, n’est pas une opinion anodine. Dans ce contexte électrique, contester l’existence même de l’État d’Israël (et non simplement critiquer sa politique ou son gouvernement) nourrit, peu ou prou, un imaginaire de délégitimation qui déborde largement le cadre du seul débat géopolitique pour atteindre les Juifs de France eux-mêmes. Dans la mesure où l’État d’Israël demeure, pour une majorité de Juifs de France, un point de référence identitaire, historique et existentiel, souvent investi d’une signification religieuse et affective profonde, appeler à sa disparition alimente un continuum qui va de la contestation radicale à la stigmatisation d’une minorité, voire à l’hostilité ouverte envers celle-ci. C’est dans ce cadre que les militants du collectif juif de gauche «Golem», pourtant ouvertement très critique du gouvernement israélien, ont été accueillis à Nanterre-Université aux cris assourdissants de «sionistes, fascistes, hors de nos facs» ou encore de «génocidaires». Un peu plus loin dans la liberté d’expression, on peut penser au slogan militant «un sioniste, une balle». Appel à la haine ou simple positionnement politique radical ? Ce type de rhétorique contribue à banaliser l’idée que certains et certaines, en France, pourraient être visés pour ce qu’ils sont ou pour ce qu’ils pensent.
Sans doute faut-il faire bon droit aux critiques. Soutenir la loi Yadan ne signifie pas ignorer ses imperfections ni nier les risques qu’elle comporte. Aux parlementaires d’amender. Mais en tant que rabbin, je prends position en me basant sur le constat d’une inquiétude croissante au sein de ma communauté. Soutenir la loi Yadan signifie reconnaître qu’il existe aujourd’hui une urgence spécifique : celle de lutter contre un antisémitisme qui s’est recomposé et fait le choix stratégique d’emprunter un nouveau langage pour masquer une hostilité ancienne et dont les effets continuent à se faire sentir sur le quotidien des juifs et juives de France.
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C’est précisément ce que la loi Yadan pourrait permettre d’appréhender, en assainissant quelque peu le débat public de la violence hyperbolique qui lui semble désormais intrinsèque. Notons par ailleurs que, si elle criminalise la remise en question de l’État d’Israël, elle protège, par un effet de symétrie peu commenté, le principe même de reconnaissance des peuples et de leur droit à l’existence. À ce titre, on est en droit d’espérer qu’elle contribuera également à réduire au silence toute rhétorique visant à nier l’existence du peuple palestinien ou à effacer ses souffrances.
Autrement dit, en fixant une borne juridique à la négation d’un État, le texte participe à une exigence plus large : celle de reconnaître l’existence des acteurs du débat, fût-ce pour critiquer leurs dires et leurs agissements. Or, à mes yeux, cette exigence interdit autant la délégitimation radicale d’Israël et de son histoire que les discours qui invisibilisent les Palestiniens. En ce sens, loin d’être un outil univoque, la loi peut aussi être comprise comme un garde-fou dans un contexte où le dialogue semble de plus en plus compromis.


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