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La France a une piste d’aviation en Antarctique pour laquelle 3 000 couples de manchots ont perdu leurs nids : pas un seul avion ne s’y est jamais posé

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Une piste d’aviation de 1 100 mètres de long, construite à coups d’explosifs dans l’un des endroits les plus reculés de la planète. Et jamais un seul avion ne s’y est posé. C’est l’histoire méconnue de la « piste du Lion », en terre Adélie, sur le territoire des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF).

Tout part d’un problème logistique concret. La base Dumont-d’Urville, plantée sur l’île des Pétrels dans l’archipel de Pointe-Géologie, n’est ravitaillée que par bateau depuis Hobart, en Tasmanie. Mais la banquise ne laisse l’accès par mer que deux mois et demi par an, de mi-décembre à février. Le reste du temps, la base scientifique française vit coupée du monde par les glaces.

Au début des années 1980, la France imagine une solution radicale : construire une piste « en dur » capable d’accueillir des avions-cargo militaires, des Transall ou des Hercules C-130. L’objectif dépasse même le simple ravitaillement de Dumont-d’Urville : il s’agit aussi de préparer la desserte d’un futur site scientifique au Dôme C, à l’intérieur du continent.

À retenir

  • Une piste de 1 100 mètres a été construite en Antarctique par dynamitage de sept îlots entre 1984 et 1993.
  • Les travaux ont détruit les nids de 3 000 couples de manchots d’Adélie et d’autres espèces d’oiseaux marins.
  • Aucun avion ne s’est jamais posé sur cette piste, détruite partiellement par la mer quelques années après sa construction.

Sommaire

  1. Sept îlots rasés à l’explosif pour une digue de 1 100 mètres
  2. 3 000 couples de manchots privés de leur nid
  3. Une digue qui n’a jamais survécu à la mer

Sept îlots rasés à l’explosif pour une digue de 1 100 mètres

Le chantier, décrit en 1990 dans la Revue française de géotechnique par l’ingénieur J.-F. Regrettier du Bureau Veritas, tient de la prouesse technique et de l’aberration écologique à la fois. La calotte glaciaire continentale antarctique tombe généralement directement dans la mer, ce qui limite fortement les possibilités de construire des infrastructures aéroportuaires fixes sur les côtes de l’Antarctique. C’est pourquoi l’archipel de Pointe-Géologie, au large des côtes, a été choisi pour construire une piste. Concrètement, il fallait araser sept îlots par minage et les relier par une digue en enrochements.

600 000 mètres cubes de roche déplacés. 200 tonnes d’explosif prévues. Une plate-forme de 1 100 mètres sur 60, culminant à 5 mètres au-dessus de la mer.

L’île Cuvier, l’île du Lion, les deux îles Buffon et l’îlot Zeus disparaissent sous la dynamite. L’îlot Pollux, lui, est englouti sous la chaussée elle-même. La perte la plus symbolique reste celle de l’île du Lion, qui devait son nom à sa silhouette caractéristique : longue de 400 m, large de 200, elle était surtout remarquable pour sa silhouette de lion accroupi, avec une tête (tournée vers l’ouest) qui culminait à 36 m de haut. Cette tête de pierre, sculptée par des millions d’années d’érosion polaire, a été arasée jusqu’à sa base en quelques mois de travaux.

3 000 couples de manchots privés de leur nid

Le bilan environnemental, aujourd’hui documenté noir sur blanc dans le plan de gestion officiel de la zone protégée n° 120 du Traité sur l’Antarctique, est sans appel. Les travaux réalisés entre 1984 et 1993 pour connecter les îles Buffon, Cuvier et du Lion en vue d’établir une piste d’atterrissage ont résulté en une destruction des sites de reproduction d’environ 3 000 couples de manchots d’Adélie, 210 couples de pétrels des neiges, 170 couples de damier du Cap, 180 couples d’océanite de Wilson et 3 couples de labbes de McCormick, d’après les données des chercheurs Micol et Jouventin publiées en 2001.

Une partie des manchots Adélie a réussi à se reporter dans la zone protégée voisine. Les autres espèces, elles, n’ont pas eu cette chance. Précision importante : la colonie de manchots empereurs de Pointe-Géologie, elle, ne se trouvait pas sur l’emprise de la piste, contrairement à une confusion parfois répandue entre les deux espèces de manchots du site.

Les travaux ont été contestés dès leur lancement, aussi bien par des scientifiques que par Greenpeace. Ils sont d’ailleurs suspendus en 1984, le temps d’une expertise, avant de reprendre puis de s’achever en 1993. Presque une décennie de chantier, sur un continent censé être protégé par un traité international signé quelques années plus tôt.

Une digue qui n’a jamais survécu à la mer

Voici le twist final de cette histoire : la piste n’a jamais accueilli un seul avion. Le document officiel du Traité sur l’Antarctique est formel sur ce point, expliquant que le projet n’a jamais pu être mené à terme. La cause ? La mer elle-même a eu raison de l’ouvrage, en détruisant une partie de la plate-forme construite à grand renfort d’explosifs.

L’archipel de Pointe-Géologie, malgré cette cicatrice industrielle, reste aujourd’hui un sanctuaire pour la faune polaire. Il accueille huit des neuf espèces d’oiseaux nicheurs de la côte antarctique, un record de biodiversité pour une zone aussi exiguë. C’est d’ailleurs en partie pour préserver ce qu’il restait de cet écosystème que quatre îles, un nunatak et le site des manchots empereurs ont été classés zone spécialement protégée dès 1995, deux ans seulement après la fin des travaux de la piste.

Reste une question qui traverse encore les couloirs des TAAF et les rapports scientifiques polaires : que faire d’une digue morte, plantée au milieu d’une zone protégée, dont la seule utilité aura été de raser trois espèces animales pour un avion qui n’est jamais venu ?

Sources : legifrance.gouv.fr | terreadelie.sblanc.com

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