Une brique de jus d’orange, un matin de septembre, en France. Rien d’exceptionnel en apparence, sauf que le fruit qui l’a remplie vient très probablement du Brésil, et que le Brésil est aujourd’hui le théâtre d’une épidémie qui a déjà dévasté la Floride. La bactérie s’appelle Candidatus Liberibacter asiaticus. Elle n’a jamais été vaincue.
À retenir
- La production floridienne d’oranges a chuté de 90% en trente ans après l’arrivée du huanglongbing en 2005
- La bactérie Candidatus Liberibacter asiaticus infecte désormais 44% des orangers brésiliens, soit près d’un sur deux
- Aucun traitement curatif n’existe; seules les mesures préventives ralentissent la progression de la maladie
Sommaire
Une maladie sans traitement, un déclin sans retour
Le mécanisme est d’une simplicité effrayante. Un insecte minuscule, le psylle asiatique des agrumes (Diaphorina citri), pique un oranger et lui transmet la bactérie responsable du huanglongbing, plus connu sous le nom de « greening des agrumes ». En l’absence de variétés d’agrumes résistantes, le HLB est la maladie des agrumes la plus destructrice connue, faute d’outils efficaces pour réduire la propagation du vecteur et la transmission du pathogène associé. Une fois infecté, l’arbre ne guérit jamais. Ses fruits tombent avant maturité, verts et amers, impropres à la commercialisation, et l’arbre meurt en quelques années.
Le psylle vecteur s’est installé en Floride dès 1998. La maladie elle-même y a été détectée en 2005, tout comme au Brésil où elle a été identifiée un an plus tôt, en 2004. Depuis, les deux plus grandes régions productrices d’oranges au monde vivent avec cette même menace, mais avec des trajectoires très différentes.
La Floride, ou l’effondrement d’un empire agricole
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La production d’oranges de Floride a atteint un record historique de 244 millions de caisses lors de la saison 1997-98. C’était l’apogée d’un État qui dominait alors la production mondiale d’oranges, une industrie entière bâtie autour du jus concentré surgelé et des vergers à perte de vue.
Trois décennies plus tard, le paysage a changé du tout au tout. La production d’oranges de Floride s’est établie à 18 millions de caisses pour la saison 2023-24, en hausse de 14 % par rapport à la saison précédente. Une remontée en apparence, mais qui reste dérisoire face au record initial : plus de 90 % de la production a disparu en une génération. Et les projections récentes ne sont guère plus optimistes, avec des estimations autour de 12 millions de caisses pour les saisons suivantes selon plusieurs analyses sectorielles.
Conséquence directe sur le terrain : des exploitants ont disparu. Entre 2002 et 2017, le nombre de producteurs d’agrumes en Floride est passé de 7 389 à 2 775, soit une baisse de 62 %. Les usines de transformation ont suivi le même chemin, laissant un secteur exsangue derrière ce qui fut longtemps le fleuron de l’agriculture américaine.
Le Brésil, prochain sur la liste
C’est là que l’histoire prend une tournure qui concerne directement le consommateur européen. Le Brésil fournit l’essentiel du jus d’orange concentré consommé sur le continent. Et le Brésil est frappé par la même bactérie, avec une progression qui s’accélère chaque année.
L’enquête annuelle menée par le Fundecitrus sur la ceinture agrumicole de São Paulo et du Triângulo Mineiro donne la mesure du phénomène. L’incidence de la maladie est passée de 38,06 % en 2023 à 44,35 % en 2024 dans l’ensemble de cette zone, soit la septième année consécutive de progression. Traduit en nombre d’arbres, cela représente une réalité vertigineuse : le HLB a été détecté sur environ 90,36 millions d’arbres, sur un total de 203,74 millions d’orangers dans la ceinture agrumicole.
Presque un oranger sur deux, aujourd’hui, porte la maladie dans cette région qui alimente les rayons européens. La progression ne montre aucun signe de ralentissement.
Pourquoi personne n’a encore trouvé de parade
Le problème de fond, c’est qu’aucune solution durable n’existe. Ni traitement curatif pour l’arbre infecté, ni variété commerciale résistante. Les seules armes disponibles restent préventives : replanter des jeunes plants certifiés sains, lutter contre le psylle vecteur, et arracher systématiquement les arbres malades avant qu’ils ne contaminent leurs voisins. Dans les deux pays, une approche de gestion en trois volets a été recommandée et mise en œuvre : planter uniquement des plants de pépinière exempts de maladie, contrôler efficacement le psylle, et éliminer tous les arbres symptomatiques.
Le Brésil a longtemps mieux résisté que la Floride grâce à une application plus rigoureuse de ces protocoles. Ces procédures de gestion, poursuivies et améliorées, ont permis de limiter relativement la perte globale de production au Brésil. Mais la hausse continue du taux d’incidence, année après année depuis sept ans, montre que même la gestion la plus disciplinée finit par être débordée face à un insecte capable de se disperser sur de vastes territoires et une bactérie qui se multiplie à une vitesse redoutable. La bactérie responsable du greening se multiplie rapidement dans les plantes sensibles, atteignant des populations élevées en seulement quarante jours.
Le lecteur qui verse son jus d’orange le matin n’a évidemment aucune prise sur une bactérie qui circule à des milliers de kilomètres. Mais la trajectoire de la Floride donne une indication assez nette de ce qui pourrait arriver au prix et à la disponibilité du jus brésilien dans les années qui viennent, si la courbe du Fundecitrus continue de grimper au même rythme.
Sources : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov | fdacs.gov | apps.fas.usda.gov


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