Jour de fête et de libération. Le 6 mars 1957, la Côte-de-l’Or britannique (Gold Coast) acquiert officiellement son indépendance pour devenir le Ghana. Il s’agit alors du premier pays d’Afrique subsaharienne à se libérer du vaste empire colonial européen. Parmi les invités de marque des célébrations qui ont lieu dans la capitale, Accra, Richard Nixon, alors vice-président des Etats-Unis, et François Mitterrand, ministre d’Etat chargé de la Justice et ancien Ministre de la France des Outre-mer. Le grand cinéaste ethnographique Jean Rouch témoignera de cette journée particulière à sa manière, si poétique, dans le court métrage Baby Ghana.
Premier ministre de la Côte-de-l’Or puis du Ghana, qu’il présidera finalement de 1960 à 1966, Kwame Nkrumah décide alors de fusionner socialisme et panafricanisme pour accélérer la modernisation de son pays et lui redonner une identité et une culture propres. Il lance de grands programmes agricoles et industriels, qui aboutiront notamment à la construction de la raffinerie du port de Tema et du barrage d’Akosombo, sur le lac Volta.
A lire: Jean Rouch, père du cinéma ethnographiqueAfin d’entériner sa volonté d’emmener le Ghana dans une ère nouvelle en lui faisant rattraper ses retards économique et social, Kwame Nkrumah choisit au milieu des années 1960 de confier au photographe américain Willis E. Bell la réalisation d’un livre qui offrirait à sa vision une résonance mondiale. Ouvrage de propagande en même temps que geste esthétique fort, Ghana on the Move sera finalement publié au moment où de nombreux opposants pointeront les dérives autoritaires du président.
Coup d’Etat et instabilité
Après un référendum, le Ghana était devenu en 1964 un Etat socialiste à parti unique, le CPP, fondé par Kwame Nkrumah en 1949. En 1966, peu après l’inauguration du barrage hydroélectrique d’Akosombo et une année après la publication de Ghana on the Move, un coup d’Etat militaire renversera le leader panafricaniste. Un nouveau parti est fondé et le général Joseph Ankrah, qui sera contraint de quitter le pouvoir en 1969 après des affaires de corruption, prend le pouvoir. Le Ghana entre alors dans une période de grande instabilité politique et économique.
Reportage: Accra for AfricaAux Rencontres d’Arles, une des expositions phares de la 57e édition du grand rendez-vous photographique raconte comment ce pays côtier, qui partage ses frontières avec la Côte d'Ivoire à l’ouest, le Burkina Faso au nord et le Togo à l’est, a dès l’acquisition de son indépendance misé sur la culture et le médium photographique pour montrer au monde son potentiel économique et devenir un exemple pour d’autres pays africains. D’où une abondante activité éditoriale.
Paul Strand, «Samuel J.K. Essoun», Shama, Ghana, 1964. Une image tirée du livre «Ghana: An African Portrait», publié en 1976. — © Paul Strand/Aperture
Deux ouvrages seront essentiels dans la représentation iconographique du pays. Dans The Roadmakers. A Picture Book of Ghana (1961), Willis E. Bell montre, à travers des photographies qu’accompagnent des textes de la dramaturge ghanéenne Efua Sutherland, comment la république a devant elle un bel avenir, pour autant qu’elle sache tirer profit d’une jeunesse nouvelle sans pour autant délaisser ses traditions et ses aînés. Réalisé selon le procédé de l’héliogravure, ce livre sera imprimé… à Lausanne! Bien que soutenu par le Service d’information du Ghana, il se distingue de Ghana on the Move par l’absence de portraits de Kwame Nkrumah ou de textes de propagande.
Rencontre: «Que peut apprendre le monde de nous?»: la star de l’art contemporain, Ibrahim Mahama, investit Art BaselDe Paul Strand à James Barnor
Publié en 1976 par Aperture dans sa version originale et par les Editions du Chêne en français, Ghana: An African Portrait est le dernier projet mené par le grand photographe américain Paul Strand avant sa mort, en collaboration avec l’historien et journaliste britannique Basil Davidson. Fruit d’un voyage effectué au Ghana par Paul Strand et son épouse entre octobre 1963 et le début de l’année suivante, le livre célèbre sans la condescendance coloniale longtemps à l’œuvre les folklores et symboles traditionnels, avant de proposer une série de portraits de Ghanéens et Ghanéennes de tous âges.
Carlos Idun-Tawiah, «Many Reasons to Live Again»,m 2022. — © Carlos Idun-Tawiah/Galería Alta
«Le photographe met […] à l’écart les codes du regard exotique et ethnographique. Son dispositif photographique instaure une frontalité avec les sujets en même temps qu’une certaine distance. Celle-ci se traduit par des visages hiératiques et dignes, ne trahissant ni les émotions ni l’état psychique des individus au moment de la prise de vue», écrit la commissaire et docteure en histoire de l’art Damarice Amao, tout en soulignant la manière dont Paul Strand ne fait jamais de ses modèles des motifs ou archétypes, afin de dessiner les contours d’un «portrait collectif du nouveau Ghana».
Lire aussi: A Vevey, l’indépendance ghanéenne vue par James Barnor et les collages ludiques du Sud-Africain Nico KrijnoForcément, on croise aussi le regard, tout au long de l’exposition Ghana! Rêver l’indépendance 1957-1976, de James Barnor, photographe ghanéen récemment redécouvert, et notamment exposé à Lugano en 2022 et à Vevey l’an dernier. Né en 1929 à Accra, et encore en vie, il a dès la fin des années 1940, puis à partir de 1953 dans son propre studio, réalisé des portraits posés d’une population fière de ses racines, participant ainsi pleinement au processus de décolonisation. En mars 1957, il signera une prise de vue fameuse de Kwame Nkrumah au côté de la duchesse de Kent, le visage caché pas son éventail.
La rétrospective arlésienne permet aussi la réhabilitation d’artistes oubliés, telle Felicia Abban, considérée comme la première femme photographe professionnelle du Ghana. Autre pays et autre pratique, pour un même regard post-indépendance: à l’espace Croisière, les Rencontres d’Arles mettent en lumière le travail de l’Ivoirien Paul Kodjo qui, après ses débuts de photojournaliste à Abidjan puis à Paris dans les années 1960, s’est spécialisé dans le roman-photo.
De Tanger au Cap, en passant par Abidjan
A son retour en Côte d'Ivoire, colonie française jusqu’en 1960, Paul Kodjo cofondera au début des années 1970 l’éphémère agence Mamedis (Mass Media Service), avec le cinéaste Roger Gnoan M’bala et le journaliste Samba Koné. Menant également une activité de chef opérateur, il travaillera beaucoup sur commande, notamment dans la mode et le monde de la nuit. Mais c’est bien dans sa réappropriation et africanisation des codes du roman-photo que son désir de narration est le plus parlant, accompagnant de manière ludique et à destination du grand public l’ouverture de son pays vers le monde.
Bruno Boudjelal, «Accra, Ghana», 2005. — © Bruno Boudjelal
A la Commanderie Sainte-Luce, c’est à une traversée nord-sud du continent africain qu’invite le Français d’origine algérienne Bruno Boudjelal. Après sa découverture du Mali puis du Gabon au début des années 2000, et mû par un sentiment d’étrange familiarité, il a entrepris à partir de 2004, grâce notamment au soutien du quotidien Libération, un vaste périple entre le Maroc et l’Afrique du Sud. En résulte non pas un reportage documentaire, mais un journal impressionniste fait d’images artistiques, jouant avec les contrastes et le flou, qu’il qualifie lui-même d'«impressions et improvisations».
On trouve notamment dans son projet, baptisé, Goudron Tanger-Le Cap, des photos prises à Accra qui instaurent un intéressant dialogue avec la modernité prônée au milieu du XXe siècle par Kwame Nkrumah.
A voir
«Ghana! Rêver l’indépendance 1957-1976», Palais de l’Archevêché; «Paul Kodjo – Photoromance», Croisière; «Bruno Boudjelal – Goudron Tanger-Le Cap», Commanderie Sainte-Luce. 57es Rencontres de la photographie d’Arles, jusqu’au 4 octobre.
A lire
«Ghana! Rêver l’indépendance 1957-1976», sous la direction de Damarice Amao, Atelier EXB, 160 pages; Bruno Boudjelal, «Goudron Tanger-Le Cap», Atelier EXB,


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