Rocky, vous vous souvenez? C’est ce film (1976) dans lequel un petit boxeur de Philadelphie parvient, à force de persévérance, à tenir tête au champion des poids lourds. A ses côtés se trouve Mickey Goldmill, un mentor grincheux et exigeant, doté d’une sagesse qu’il tire de son propre passé de boxeur. A coups de phrases mémorables («tu vas manger de la foudre», «relève-toi, bâtard, parce que Mickey t’aime!»), l’entraîneur aide son protégé à exploiter tout son potentiel et à devenir le meilleur.
De nos jours, Mickey pourrait voler la vedette à Rocky et faire la couverture des magazines pour cadres supérieurs et jeunesse urbaine. Pourquoi? Parce que chacun cherche son coach. Pour être plus performant physiquement ou au travail, mais aussi pour ranger ses placards, divorcer, gérer ses finances ou le caractère de son chien, prendre sa retraite ou faire dormir un bébé (lire notre grande enquête). Désormais, devant la machine à café des entreprises ou dans les repères de bobos en télétravail, on s’échange des conseils pour «devenir la meilleure version de soi-même», l’un des mantras préférés des professionnels du moi. Récemment entendu: «Je note tout ce que je ressens dans un cahier», «je me félicite chaque matin devant le miroir», «j’ai annoncé la séparation sans rejeter la faute sur lui», «nous avons mis en place un rituel du sommeil».
Lire aussi: «Le coaching est la promesse d’une vie augmentée»: longtemps cantonné au sport et à l’entreprise, l’accompagnement personnalisé s’applique désormais à toutSorti de son contexte, tout cela peut faire sourire. Payer quelqu’un pour apprendre à donner des uppercuts ou devenir manager, d’accord, mais dépenser des milliers de francs à chaque fois que quelque chose coince dans notre vie… est-ce bien raisonnable? Une partie de la réponse, c’est que nous ne sommes plus dans les années 1970, lorsque Rocky est sorti au cinéma. Les entreprises sont plus exigeantes et le marché du travail terriblement tendu (l’IA n’aidant pas); réussir ses études est devenu une obsession pour les enfants et les parents; les réseaux sociaux poussent sans cesse à la comparaison; les problèmes de santé mentale explosent. Dans ces conditions, qui n’aimerait pas «arrêter de penser et agir» sur son existence? Comment ignorer ces gens qui nous ressemblent, c’est-à-dire pas des médecins, pas des psys, mais simplement des êtres humains faillibles (ou, pour certains, ChatGPT) proposant, comme Mickey Goldmill, d’apprendre à boxer sur le ring de la vie?
Et tant pis si ce secteur professionnel reste flou. Peu importe que notre coach fasse fi du déterminisme social ou de la qualité de notre environnement professionnel ou familial. Chaque jour, on noircira son cahier, on ignorera les remarques déplacées de ses collègues, on nourrira son bébé à heure fixe, on comptera chaque sou dépensé. Comme dirait Mickey, on mangera de la foudre et on se relèvera, ne serait-ce que pour avoir l’illusion de contrôler sa vie.


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