La CPEG devra-t-elle faire preuve de transparence à propos de l’argent des quelque 57’000 assurés qui cotisent chez elle? Hier, le collectif de recherche et d'investigation WAV a déposé un recours auprès de la Chambre administrative de la Cour de justice de Genève, contre sa décision de ne pas publier ses investissements.
Ce sont les lecteurs et lectrices de Heidi qui ont rendu cela possible. En l’espace de quelques heures seulement, le 19 août 2026, 20 personnes nous ont accordé une garantie de couverture à hauteur de 8000 francs, au cas où nous perdrions en justice. Nous avions alors rapporté que la CPEG, contre la recommandation du préposé genevois à la transparence, refusait de divulguer ses investissements.
Comme nous l’expliquions, c’est pourtant le seul moyen de savoir si une partie de l’argent des assurés genevois – fonctionnaire de l’Etat genevois, pour la plupart – n’est pas investi dans des entreprises liées à des crimes de guerre ou dans des sociétés exploitant des ressources fossiles. Les spécialistes considèrent que le changement climatique constitue l'un des principaux risques financiers pour les investisseurs à long terme, tels que les caisses de retraite, et donc aussi pour leurs assurés.
Le collectif WAV
Le collectif d’investigation WAV, basé à Zurich, mène des enquêtes journalistiques et collabore avec divers médias en Suisse, dans l’optique d’encourager la transparence et l’accountability des différents acteurs de la société. Pour suivre les prochaines révélations de WAV, vous pouvez vous abonner à leur newsletter (en allemand).
Trop compliqué
Le principal argument avancé par la CPEG a de quoi surprendre. La loi genevoise sur l’accès aux documents (LIPAD) l’oblige à fournir la liste de ses investissements, si cela relève d’un «traitement informatisé simple».
Qu’à cela ne tienne: la caisse de pension estime qu’établir cette liste est complexe, dans la mesure où elle ne dispose pas elle-même de ces informations et que les compiler – comme elle l’avait fait en 2025 à notre demande, donc – constitue une tâche complexe.
Dans son refus daté du 29 juillet 2026, la CPEG estime que la procédure nécessite «de procéder à des extractions depuis plus de 80 comptes» avant que les données ne soient «nettoyées, normalisées, consolidées et contrôlées dans leur cohérence».
Ou pas envie?
Il est difficile d’imaginer qu’une des plus grandes caisses de retraite de Suisse ne connaisse pas ses investissements ou ne puisse les connaître qu’au prix d’un effort considérable. Rappelons au passage que la CPEG emploie quelque 140 collaborateurs, sans compter le comité de direction.
Il est toutefois difficile de l’extérieur, sans avoir accès aux processus internes de la CPEG, de contester cet argument. Et ce, d’autant plus que la CPEG ignore une autre recommandation du préposé à la transparence, à savoir l’envoi d’un «relevé détaillé des frais engagés» permettant de comprendre le processus.
Dans le recours, nous avons donc dû démontrer pourquoi nous estimons que la CPEG est en mesure d'établir la liste de ses investissements via un effort raisonnable. Pour ce faire, WAV s’est entretenu avec des experts financiers et a écrit à cinq grandes banques dépositaires suisses, chargées de détenir les actifs des caisses de pension publiques.
Un service de routine
Les caisses de retraite (publiques) gèrent leurs actifs financiers par l’intermédiaire de banques privées: UBS, Pictet, Lombard Odier… La façon dont ces banques dépositaires mettent ou non à disposition ces informations détaillées à leurs clients est donc un élément essentiel de l’affaire. Ce service porte un nom: le «look-through», qui consiste à détailler le portefeuille d’actifs pour chaque fonds d’investissements.
«Les rapports ‘look-through’ sont aujourd'hui la norme dans le monde de la gestion de fortune», explique l’expert financier Dominic Hofstetter. Aujourd’hui directeur général du think-tank financier TransCap Initiative, il a été gestionnaire de fortune au Credit Suisse jusqu’en 2008, où il comptait notamment des caisses de retraite parmi ses clients. Une analyse confirmée par Rosa Sangiorgio, responsable de la durabilité au sein du Wealth Management de Credit Suisse et de Pictet jusqu’en 2024 et aujourd’hui consultante indépendante en développement durable.
Banque dépositaire de plusieurs caisses de pension, la Banque cantonale de Zurich (ZKB) explique que ses clients disposent à tout moment d'une vue d'ensemble des titres qu’elle gère pour eux, pour peu que le fonds concerné mette à disposition les données «look-through». Ces informations sont mises à disposition via des outils en ligne, des rapports physiques (PDF) et des interfaces de données, de sorte que les caisses de retraite puissent y accéder de manière autonome et en continu.
En quelques secondes
Contactée également, la banque privée Lombard Odier confirme qu’elle propose un service de «look-through» à ses clients: «Comme il est d’usage dans le secteur, Lombard Odier propose à ses clients l’accès aux informations et aux rapports relatifs à leurs portefeuilles.» Cela n’a rien d’un détail, car il se trouve que Lombard Odier est la banque dépositaire de la CPEG.
Sur son site web, Lombard Odier décrit ainsi ses services en la matière: «Nous vous assurons une vue sur l’ensemble de vos actifs, qu’ils soient détenus auprès de Lombard Odier ou bien chez des tiers. Notre solution vous permet de suivre et d’analyser quotidiennement l’ensemble de vos investissements.»
Dans une vidéo promotionnelle publiée en 2020, la banque privée genevoise était plus expansive: elle indiquait qu’elle offrait à ses clients la capacité d’analyser leurs actifs «dans toute leur richesse, leur profondeur et leur diversité, et ce en quelques secondes».
Pas les compétences
C’est vraisemblablement cette solution mise à disposition par Lombard Odier que la CPEG évoque elle-même dans son refus du 29 juillet. Elle y écrit: «Bien que des extractions soient réalisables grâce au logiciel de consultation mis à la disposition de certains employés de la CPEG, ces derniers ne disposent ni des compétences ni de l’expérience nécessaires à l’élaboration de la liste.»
Mais le fait que la CPEG ne sache pas utiliser le logiciel de consultation mis à sa disposition par sa banque dépositaire est-il un motif suffisant de refus?
L’argument est d’autant plus faible que Lombard Odier propose une assistance en cas de difficultés liées à l'utilisation de cette offre. La banque précise: «Nos experts vous assisteront pour vous guider et vous permettre d’exploiter au mieux la puissance des données qui seront mises à votre disposition.»
Et les autres caisses?
Parmi les caisses de pension contactées, un cas s’avère particulièrement intéressant: celui de Publica, caisse de retraite de la Confédération et deuxième plus grande caisse de pension de Suisse, avec plus de 40 milliards de francs d’actifs en gestion. L’organisme, qui publie sans difficultés la liste de ses investissements, nous a fourni la réponse la plus détaillée.
Publica précise que J.P. Morgan, sa banque dépositaire, lui fournit les informations détaillées sur ses investissements en continu et qu’elle se charge d’en établir une liste détaillée sans surcoût. Quant à la charge de travail pour la caisse de pension fédérale, elle est négligeable: «Dès que les champs de données souhaités sont définis, cela nous prend généralement une demi-heure au maximum, grâce à une organisation interne efficace et flexible.»
La caisse de pension de la ville de Zurich, la PKZH, gère un patrimoine d’actifs à hauteur de 24 milliards de francs – le même volume que la CPEG. Elle aussi indique qu’établir la liste détaillée de ses investissements ne lui occasionne aucun surcoût.
Seul son de cloche différent, la caisse de retraite de Bâle-Campagne (BLPK) évoque quant à elle une charge de travail considérable. Notons toutefois que l’organisme publie chaque année sur son site web la liste de ses investissements, depuis que WAV en a fait la demande en 2023. Elle précise par ailleurs que les informations de base, c’est-à-dire vraisemblablement le relevé de compte-titres et le «look-through», sont disponibles à tout moment.
Le secret des affaires
À l’argument central de la complexité, la CPEG ajoute d’autres considérations pour justifier de ne pas rendre publique la liste de ses investissements, liées au secret des affaires et au secret bancaire.
«La divulgation de cette liste révélerait (...) des informations couvertes par des secrets d'affaires ou bancaires, écrit-elle*, dans la mesure où la communication intégrale de toutes les positions détaillées de la CPEG révélerait par exemple des informations non publiques sur les sous-jacents, la stratégie, la valorisation ou les modalités d'investissement des véhicules de la Caisse.»*
Nous avons également interrogé les experts et les caisses de retraite déjà évoqués à ce propos. Il semble que cela soit en principe possible en matière d'investissements, mais ne joue un rôle que pour une petite partie des investissements. Rosa Sangiorgio, explique ainsi que des restrictions pourraient s'appliquer aux placements sur les marchés privés ainsi qu'aux structures de fonds complexes ou alternatives.
Dans notre recours, nous faisons valoir que ce motif ne suffit pas à rejeter la demande dans son ensemble. Les cas sensibles peuvent être caviardés, ou être joints à la liste des investissements sans être détaillés. Qui plus, cet argument résiste mal au fait que la CPEG a déjà publié sa liste détaillée d’investissements en 2025 – il semble que le secret des affaires n’était alors pas un frein.
WAV a transmis à la CPEG les principaux points du recours afin qu’elle puisse les commenter. Hugues Bouchardy, directeur général adjoint, a répondu que, faute d’avoir pu prendre connaissance de l’ensemble du mémoire de recours, la caisse ne souhaite pas faire de commentaire à ce stade, et réserve ses réponses aux magistrats saisis de la question.


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