Y a-t-il une manière appropriée de vider son appartement à la suite d’une rupture amoureuse? Tabula rasa énergique ou flânerie rêveuse? Emilie, la narratrice du nouveau roman de Clémentine Mélois, Choses que je croyais perdues, doit se livrer à l’exercice. On pourrait s’attendre à une démonstration pleine de panache, puisque l’on sait que l’écrivaine et plasticienne possède un talent inouï pour mettre rituellement fin aux choses.
Elle vient d’en faire la preuve en quittant avec fracas l’Oulipo qui avait fini par l’ennuyer, notamment en raison d’une présence féminine toujours aussi homéopathique plus de soixante ans après sa fondation. Les statuts du prestigieux groupe littéraire stipulent que la seule manière de s’en séparer de son vivant est un suicide devant notaire? Chiche. Des accessoires de théâtre pour poignarder et faire saigner son cœur. Un discours de son représentant légal pour faire valoir que le suicide putatif déploie ses effets de plein droit. Et hop.
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Bien plus empruntée est Emilie, aux prises avec le tri de ses affaires. Elle est du genre à ne rien jeter. Or chacun des objets qu’elle emballe dans les cartons, que ce soit le torchon à carreaux cousu par sa grand-mère ou le décapsuleur CGT qui chante L’Internationale, est lesté de toute une histoire. «Ce sont les histoires qui font de nous ce que nous sommes […] En se posant sur un caillou, l’histoire en fait une pierre précieuse.» Comme pour ce galet glissé un jour dans sa poche «pour ne pas oublier la rivière du Vecchio où nous nous sommes baignés: souviens-toi.»
De la cuisine, sa pièce préférée, à la salle de bains, celle qui l’indiffère le plus, de trouvaille en trouvaille, Emilie prend à témoin Tristan, qui ne répond plus à aucun de ses messages, des hauts et des bas de leur relation. Un verre à moutarde Musclor lui rappelle le jour où il l’avait chiné dans une brocante. «C’était un souvenir d’enfance et ta joie m’avait attendrie. Ça allait encore entre nous à ce moment-là, enfin je crois.» Enfin, pas si bien que ça: loin des élans des premiers instants, il était devenu distant, mutique et rétif à toute sorte d’engagement.
Face à son «silence (de) trou noir», au lieu de se dire, comme il lui a fallu sept ans pour arriver à le formuler, qu’entre eux «c’était une alchimie malheureuse entre deux caractères», Emilie a été bien trop souvent encline à se replier sur elle en suivant une «procédure d’urgence conjectures/suppositions/culpabilité/paranoïa/angoisse»: c’est elle qui n’était pas à la hauteur et tout était de sa faute.
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Heureusement, dans les moments où elle avait le plus tendance à se dévaloriser, son amie Sandra était là pour prodiguer ses «conseils en boucle pour s’assurer qu’ils pénètrent jusqu’aux couches profondes de mon épiderme, comme un éleveur japonais masse son bœuf de Kobé pour répartir harmonieusement les graisses. Grâce à ses bons soins, mon inconscient est idéalement persillé.»
Art de la métaphore, sens du détail absurde et des situations cocasses, Clémentine Mélois nous charme comme de coutume par son écriture pétillante. Dans l’armoire à vêtements, «sarcophage où reposent les mues de mes vies successives», un ensemble tailleur-pantalon qui lui donnait une allure de «députée LR sous crack», acheté en transe chez H&M pour l’occasion, est témoin de la première rencontre, catastrophique, avec les parents de Tristan. Obstination de la mère à l’appeler Stéphanie, prénom de l’ex de Tristan, au nom de qui elle prend la parole, ponctuant ses phrases de «n’est-ce pas, mon grand?» Et incompétence manifeste d’Emilie dans l’art de la découpe du fromage à pâte molle.
Choses que je croyais perdues. Un roman de Clémentine Mélois. Gallimard, 162 pages


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