Douze mille deux cent soixante-deux mètres. C’est la profondeur atteinte en 1989 par le forage SG-3, sur la péninsule de Kola, dans l’Arctique soviétique. Un record mondial de profondeur verticale, toujours inégalé aujourd’hui. Mais contrairement à la légende tenace qui circule encore sur internet, ce n’est ni la roche ni un mystérieux phénomène surnaturel qui a stoppé les foreurs. C’est la chaleur, et elle a pris tout le monde de court.
À retenir
- Les géophysiciens soviétiques s’attendaient à 100°C à cette profondeur, mais les instruments ont mesuré 180°C
- À cette température extrême, la roche s’écoule lentement, refermant le trou aussi vite qu’on le creusait
- La légende des ‘cris de l’enfer’ est une rumeur internet sans fondement, mais la vraie fin du projet est presque aussi dramatique
Sommaire
- Un projet né en pleine course à la conquête du sous-sol
- La chaleur, pas la dureté : la vraie cause de l’arrêt
- La légende des cris de l’enfer, et la vraie fin du chantier
- Ce qu’il reste aujourd’hui d’un rêve d’ingénieurs
Un projet né en pleine course à la conquête du sous-sol
Le chantier démarre le 24 mai 1970, dans le district de Petchenga, tout près de la frontière norvégienne. Le forage, connu sous le nom de SG-3, s’inscrit dans une course de la guerre froide tournée vers le bas : pendant que les fusées emportaient des hommes au-delà de l’atmosphère, les scientifiques soviétiques tentaient d’atteindre le tréfonds de la planète plus profondément qu’aucun forage auparavant. L’ambition affichée était vertigineuse : percer la croûte terrestre jusqu’au manteau, cette couche plus malléable qui commence, dans cette région du bouclier scandinave, autour de 35 kilomètres de profondeur.
Le puits progresse par paliers, avec des arrêts, des reprises, et même une pause d’un an en 1983 pour des visites scientifiques et protocolaires. En octobre 1982, le premier trou de Kola SG-3 atteint 11 662 mètres, puis un deuxième trou est entamé en janvier 1983 depuis 9 300 mètres de profondeur du premier ; en 1983, le forage dépasse 12 000 mètres dans ce deuxième trou, avant d’être interrompu pendant environ un an pour de nombreuses visites scientifiques et commémoratives. Ce diamètre reste dérisoire : à son record de 12 262 mètres, le puits ne mesurait qu’environ 23 centimètres de large. Un fil à peine plus épais qu’un ballon de basket, planté verticalement dans une roche vieille de près de 2,7 milliards d’années.
La chaleur, pas la dureté : la vraie cause de l’arrêt
Voici le cœur du malentendu. Les géophysiciens soviétiques avaient calculé qu’à cette profondeur, la température tournerait autour de 100°C. Alors que les modèles géophysiques de l’époque prévoyaient une centaine de degrés à cette profondeur, les instruments du puits SG-3 ont mesuré 180°C. Un écart énorme, presque le double des prévisions. Et à cette température, sous une pression colossale, la roche cesse de se comporter comme un solide rigide.
En 1989, la SG-3 a atteint sa profondeur finale quand les températures ont augmenté des 100°C attendus à 180°C, et à ces conditions, la roche a commencé à se comporter de façon plastique, s’écoulant lentement dans le puits ; le forage le plus profond jamais réalisé par l’homme venait de trouver sa limite, non pas dans la dureté de la roche, mais dans sa mollesse. Concrètement, le trou se refermait presque aussi vite qu’on le creusait, comme si la Terre digérait le forage. Aucun outil de l’époque, ni les alliages des trépans, ni les boues de forage censées refroidir le trou, n’avait été conçu pour tenir dans ces conditions. Le forage sur la branche la plus profonde s’est arrêté en 1992 à 180°C, avec une dernière tentative sur une branche terminée à 11 882 mètres, tandis qu’une dernière branche plus superficielle, lancée en 1994, a été abandonnée à 8 578 mètres faute d’argent.
Un chercheur allemand impliqué dans un projet de forage comparable, Uli Harms, a résumé la surprise générale de la communauté scientifique occidentale face à ces résultats. Il a souligné que la chaleur dépassait largement ce que quiconque imaginait, ajoutant que lorsque les Russes ont commencé à forer, ils affirmaient avoir trouvé de l’eau libre, ce qui n’était simplement pas cru par la plupart des scientifiques, la croyance commune parmi les chercheurs occidentaux étant que la croûte était trop dense à 5 kilomètres pour que l’eau puisse la traverser. Kola a bousculé plus d’une certitude géologique, à commencer par cette histoire de basalte qu’on s’attendait à croiser vers sept kilomètres et qui n’est jamais apparu, remplacé par du granite jusqu’au bout.
La légende des cris de l’enfer, et la vraie fin du chantier
Impossible d’évoquer Kola sans mentionner la rumeur la plus tenace : celle d’une porte vers l’enfer, ouverte par les foreurs, d’où se seraient échappés des hurlements. Une histoire née dans les années 1990, largement diffusée ensuite sur internet, mais qui ne repose sur aucun fait vérifiable. Malgré des rumeurs persistantes selon lesquelles le forage aurait cessé après la découverte d’une chambre souterraine surchauffée d’où se seraient échappés des cris et des lamentations terrifiants, le puits n’a jamais réellement rencontré l’Enfer.
La réalité est plus prosaïque, et finalement plus intéressante : deux facteurs se sont superposés. D’un côté, la barrière thermique et la plasticité de la roche rendaient toute progression supplémentaire techniquement absurde. De l’autre, l’effondrement de l’Union soviétique a asséché les budgets au pire moment. Le projet s’est en réalité terminé quand l’Union soviétique s’est effondrée et que le financement s’est évaporé. Un paradoxe presque cruel : le puits n’a jamais eu la moindre chance d’atteindre son objectif initial, puisqu’il n’a parcouru qu’environ un tiers de la croûte locale sur les 35 kilomètres visés.
Ce qu’il reste aujourd’hui d’un rêve d’ingénieurs
Le site, à l’abandon dès le milieu des années 2000, ressemble aujourd’hui à un décor de film postapocalyptique. En 2008, le site était complètement abandonné, et la tête de puits scellée du forage superprofond de Kola repose aujourd’hui au milieu des ruines du complexe qui abritait les scientifiques et les équipes de forage. Le trou lui-même n’a pas disparu, il a simplement été neutralisé. Depuis, le puits est refermé par un couvercle métallique boulonné puis soudé, une dalle d’acier presque anecdotique posée sur ce qui reste, malgré tout, la cicatrice la plus profonde jamais infligée à la croûte terrestre par une main humaine.
Ce fragment de métal rouillé, à peine visible depuis la toundra, scelle une plaie qui reste, encore aujourd’hui, plus profonde que la fosse des Mariannes n’est immergée. Personne, à ce jour, n’a réussi à creuser plus loin verticalement dans le sol, malgré des tentatives menées dans le Pacifique là où la croûte océanique est nettement plus fine. La leçon de Kola tient en une phrase simple : sous nos pieds, ce n’est pas la dureté qui finit par avoir raison des machines, mais la chaleur qui, patiemment, transforme la pierre la plus solide en une pâte impossible à traverser.
Sources : objetsscientifiques.com | morduedevoyages.com


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