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L’URSS a construit des sous-marins dans un métal si difficile à souder que les États-Unis ont préféré ne jamais essayer

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Septembre 1971. Un sous-marin soviétique sort des chantiers navals de Leningrad avec une coque qui brille au lieu de rouiller. Six bâtiments du Projet 705 ont été construits avec des coques en alliage de titane, une révolution dans la conception des sous-marins, compte tenu du coût du titane et des technologies nécessaires pour le travailler. Les services de renseignement américains mettront des années à croire leurs propres analystes. Quand l’évidence s’impose enfin, les services de renseignement américains ont confirmé leurs soupçons sur l’utilisation d’alliages de titane en récupérant des copeaux de métal tombés d’un camion à la sortie du chantier naval de Saint-Pétersbourg. Un fragment de métal brillant ramassé dans la rue. Voilà comment commence l’histoire du plus grand pari technologique de la Guerre froide.

À retenir

  • Des sous-marins soviétiques construits dans un matériau si exotique qu’il a fallu inventer des méthodes de fabrication inédites pour les assembler
  • Les ingénieurs américains ont évalué que les bénéfices stratégiques ne justifiaient pas les coûts astronomiques : une décision qui reflète deux approches radicalement différentes de l’innovation militaire
  • Un programme arrêté non par l’obsolescence technologique, mais par l’effondrement de l’URSS : le seul État capable de financer ce « gouffre financier » sans contraintes de rentabilité

Sommaire

  1. Le titane, un matériau que personne d’autre n’osait toucher
  2. Des hangars remplis d’argon, des ouvriers en combinaison spatiale
  3. Pourquoi les États-Unis ont refusé d’essayer
  4. Un programme arrêté par l’histoire, pas par la technologie

Le titane, un matériau que personne d’autre n’osait toucher

L’URSS a décidé de concevoir ses propres sous-marins avec un matériau qu’aucun État n’avait osé utiliser : le titane. Par rapport à l’acier, ce métal est presque deux fois plus léger, résiste à la corrosion de l’eau de mer très salée, et n’est pas magnétique. Trois propriétés qui, réunies, changent radicalement ce qu’un sous-marin peut faire. Un engin plus léger plonge plus vite, plus profond, et un matériau non magnétique passe littéralement entre les mailles des sonars ennemis.

Parfaits pour s’approcher discrètement des côtes ennemies, les Alfa pouvaient filer à 70 km/h et plonger jusqu’à 900 mètres sous les eaux, une profondeur inaccessible à l’adversaire. Pour donner une idée : les torpilles de l’OTAN de l’époque n’étaient techniquement pas capables de les intercepter à cette vitesse. Un Alfa fit un jour une course à grande vitesse sous un convoi de l’OTAN lors d’un exercice, générant suffisamment de bruit pour que les navires alliés mesurent précisément sa vitesse et sa profondeur. Les résultats prouvèrent que les torpilles de l’époque ne pouvaient pas contrer le sous-marin. Cauchemar. C’est exactement le mot qu’utilisaient les officiers de la Navy.

L’idée n’était pas neuve. Le Projet 705 avait été proposé dès 1957 par M. G. Rusanov, et les travaux de conception initiaux avaient débuté en mai 1960 à Leningrad. Sept ans de réflexion avant de poser la première tôle. Le titane avait été choisi comme matériau principal pour la coque : presque deux fois plus léger et plus résistant que l’acier, absolument résistant à la corrosion et peu magnétique. Mais il est très capricieux : il ne se soude que dans un gaz inerte, l’argon, il est difficile à couper et présente un coefficient de frottement élevé.

Des hangars remplis d’argon, des ouvriers en combinaison spatiale

C’est là que l’histoire bascule dans le presque invraisemblable. Pour souder de grandes plaques de titane à grande échelle, les ingénieurs soviétiques ont dû construire d’immenses entrepôts hermétiquement scellés, puis remplis d’argon, un gaz inerte qui n’interfère pas avec le processus de soudage. Des bâtiments entiers saturés d’un gaz rare, juste pour assembler des pièces de métal.

La soudure du titane exige que la soudure soit enveloppée dans de l’argon pendant tout le processus. Les ouvriers des chantiers soviétiques portaient des combinaisons pressurisées pour respirer dans des hangars pressurisés à l’argon lors de la construction des coques. Des enceintes plus petites remplies d’argon étaient utilisées pour souder des composants plus petits comme des tuyaux et des vannes. assembler un sous-marin soviétique ressemblait davantage à une opération de laboratoire spatial qu’à un travail de chantier naval classique.

À Severodvinsk, l’URSS avait bâti des ateliers totalement étanches à l’air, spécialement conçus pour la soudure du titane. Ils étaient les seuls au monde capables de fabriquer des coques sous-marines dans un tel matériau. Il fallut développer des nuances spéciales d’acier haute teneur en alliage et de bronze, et c’est l’Institut central de recherche en métallurgie et soudage (Prometheus) qui parvint à surmonter ces difficultés propres au titane. Un savoir-faire industriel unique, construit de zéro, qui n’existait nulle part ailleurs sur la planète.

Les premiers résultats furent difficiles. La coque en titane, comme beaucoup de technologies nouvelles, se révéla difficile à maîtriser au début. L’alliage léger était sujet aux fissures, et le premier sous-marin du Projet 705 fut retiré du service à cause de fissures dans la coque. Mais les Soviétiques améliorèrent suffisamment leur métallurgie et leurs techniques de soudage pour éliminer ces problèmes sur tous les sous-marins ultérieurs.

Pourquoi les États-Unis ont refusé d’essayer

Les États-Unis, eux, n’ont jamais osé franchir le pas. Si le titane a bien été évalué par la marine américaine à la fin des années 1960, les dirigeants l’ont vite qualifié de coûteux et trop complexe à travailler. Ce n’était pas un manque de savoir-faire. C’était un calcul froid.

À l’époque, beaucoup dans les milieux navals américains se demandaient pourquoi les États-Unis ne construisaient pas leurs propres sous-marins à coque de titane. Mais les ingénieurs de la Navy avaient évalué que les coûts impliqués dépasseraient les bénéfices stratégiques. C’est une leçon que les Soviétiques apprirent à leurs dépens. L’URSS pouvait se permettre ce luxe parce que ses sous-marins relevaient du complexe militaro-industriel soviétique, entièrement financé et dirigé par l’État. Il n’y avait aucun arbitrage commercial ou contrainte de rentabilité : le Parti décidait, et les usines suivaient.

Ce point mérite qu’on s’y arrête. Le titane coûte entre trois et cinq fois le prix de l’acier. Multiplié par les milliers de tonnes nécessaires pour une coque de sous-marin nucléaire, plus les hangars d’argon, plus la formation d’ouvriers spécialisés capables de travailler en combinaison dans une atmosphère inerte… Si les Soviétiques étaient à la pointe de la technologie et les seuls à fabriquer de tels engins, l’innovation était tout de même un véritable gouffre financier. Un gouffre que seul un État capable d’ignorer la rentabilité pouvait accepter.

Un programme arrêté par l’histoire, pas par la technologie

Malgré leurs remarquables caractéristiques, ces sous-marins se révélèrent difficiles à maintenir durant leur vie opérationnelle, et leur utilité tactique fut rapidement contestée, même au sein des instances soviétiques. Leur rôle se limita à un emploi presque expérimental, qui prit fin au début des années 1990. Le titane est également quasiment impossible à réparer sur le terrain. Une simple fissure dans la coque signifiait le retour de l’engin à l’usine, ce qui pouvait représenter un handicap sérieux en temps de guerre.

L’URSS produisit tous ses sous-marins en titane jusqu’au début des années 1990, juste avant l’effondrement de l’Union soviétique, qui mit fin à ce programme hors de prix. Aujourd’hui, plus aucun sous-marin russe n’est construit en titane. Les classes Yasen, Borei et Lada, qui constituent le cœur de la flotte actuelle du pays, ont tous été conçus en acier à haute résistance.

L’épilogue est piquant. La CIA s’est révélée capable d’acheter du titane à l’Union soviétique dans des conditions clandestines. L’Union soviétique ignorait qu’elle aidait au développement d’un avion qui pourrait un jour voler au-dessus d’elle. Ce titane soviétique acheté discrètement par la CIA servit au développement du SR-71 Blackbird, l’avion espion américain. Les Soviétiques vendaient le métal qui allait rendre possible la surveillance de leur propre territoire. Difficile de trouver meilleure illustration du vertige industriel de la Guerre froide.

Sources : presse-citron.net | presse-citron.net

Yohan D

Rédigé par Yohan D

Vulgarisateur scientifique depuis plus de dix ans, je m’intéresse à la géographie, aux technologies et à l’environnement. J’espère attirer votre attention sur des sujets captivants !

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