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FIGAROVOX/TRIBUNE - À l’occasion du sommet de l’Otan, qui se tiendra à partir de mardi à Ankara, Florence Gaub, chercheuse au Collège de défense de l’Otan et Jonathan Heist, colonel dans l’armée américaine, font le point sur les défis auxquels l’Alliance atlantique fait face depuis sa création.
Florence Gaub dirige le département de recherche du Collège de défense de l’Otan. Jonathan Heist est colonel de l’armée américaine, actuellement en poste au Grand Quartier général des puissances alliées en Europe de l’Otan.
Régulièrement, de nouvelles oraisons funèbres sont prononcées pour l’Otan. Des commentateurs déclarent l’Alliance moribonde, des analystes évoquent des fractures irréparables et des responsables politiques parlent d’une crise sans précédent. Le moment actuel, avec une administration américaine qui remet en question le principe même de la défense collective et des Européens qui se réarment dans l’urgence, paraît inédit. Il ne l’est pas.
L’Otan vit en état de crise depuis sa naissance. Depuis 1949, l’Alliance a traversé au moins quinze épisodes majeurs de désaccord entre alliés, portant sur les dépenses militaires, la stratégie, les opérations extérieures ou, plus fondamentalement, sur la question de savoir qui doit quoi à qui. Certaines de ces crises furent profondes : la France et la Grèce se sont retirées du commandement intégré, les États-Unis et les Européens se sont fait la guerre au Conseil de sécurité des Nations unies, et plus d’une fois l’article 5 et la présence américaine en Europe ont été remis en question.
Deux thèmes reviennent pourtant avec une remarquable constance dans chaque crise. Le premier est celui du partage de fardeau : le reproche américain selon lequel les Européens ne consacrent pas suffisamment de moyens à leur défense. Le second concerne les opérations dites « hors zone » : jusqu’où l’Alliance doit-elle intervenir au-delà du territoire couvert par le traité ? Presque toutes les crises de l’Otan découlent de ces deux questions. Celle d’aujourd’hui ne fait pas exception.
Le grief américain est aussi ancien que l’alliance elle-même. Dès 1949, des sénateurs s’inquiètent de devoir « dépenser tant d’argent pour des bénéficiaires potentiellement peu fiables et ingrats ». Les Européens, eux, jugent ces débats déplorables. Cette irritation réciproque n’a jamais disparu. en 1950 déjà, Harry S. Truman se voyait forcé de justifier la présence américaine en Europe à son public en promettant que ce seraient les Européens qui assureraient la majorité des forces terrestres de l’Otan. Dwight Eisenhower, premier commandant suprême des forces alliées en Europe, est lui-même convaincu que la présence américaine sera temporaire. Il prédit «qu’un échec de ce retrait signifierait l’échec du projet tout entier». Le schéma se répète ensuite avec une étonnante régularité. John F. Kennedy réclame davantage d’efforts des Européens qui lui disent que les forces conventionnelles sont inutiles vu le bouclier nucléaire ; le sénateur Mike Mansfield propose par la suite de réduire les forces américaines stationnées en Europe si les Européens ne dépensent pas plus ; dans les années 1980, son collègue Sam Nunn propose un retrait partiel pour punir les Européens ; en 2011, le secrétaire à la Défense Robert Gates avertit que la patience du Congrès américain s’épuise face à des alliés « apparemment peu disposés » à investir davantage dans leur sécurité. Les discours de Trump s’inscrivent dans la même logique.
Cette histoire enseigne une chose : les plaintes américaines n’ont jamais été fatales à l’Alliance. Chaque crise a suscité suffisamment d’efforts européens pour éviter la rupture. L’Otan s’est révélée capable d’absorber d’immenses quantités de frustration sans se briser, tout simplement parce que les deux rives de l’Atlantique avaient trop besoin l’une de l’autre.
La seconde source chronique de tensions concerne les opérations hors zone. L’article 6 du Traité de l’Atlantique Nord définit avec précision le territoire que l’Alliance est tenue de défendre. Tout le reste relève d’une zone grise politique. La première rupture majeure survient en 1956 avec la crise de Suez. Londres et Paris interviennent en Égypte sans consulter Washington. Eisenhower s’y oppose fermement et impose un retrait humiliant. Le choc est tel que certains s’interrogent alors sur l’avenir même de l’Alliance. Le premier ministre britannique Anthony Eden accuse les États-Unis de traiter ses alliés comme des États vassaux. Dix ans plus tard, le général de Gaulle reproche à l’Otan de ne pas soutenir la France en Algérie, en 1966. Paris quitte le commandement intégré et la structure otanienne – 100 000 personnes à l’époque – est transférée en Belgique. Tout comme aujourd’hui, les insultes font partie du paysage diplomatique. De Gaulle dit bien aimer son homologue Lyndon B. Johnson parce qu’«il ne prétend même pas réfléchir».
En 1973, lors de la guerre du Kippour, plusieurs alliés refusent aux États-Unis l’accès à leurs bases et à leur espace aérien. Richard Nixon menace alors de réduire l’engagement américain en Europe. Passer la publicité
Les alliés européens font de même pour les États-Unis qui demandent un soutien européen au Vietnam, un refus qui est vécu comme une «ingratitude» de proportion historique à Washington. En 1973, lors de la guerre du Kippour, plusieurs alliés refusent aux États-Unis l’accès à leurs bases et à leur espace aérien. Richard Nixon menace alors de réduire l’engagement américain en Europe. À la fin de cette année-là, nombreux sont ceux qui considèrent l’Alliance comme pratiquement condamnée. Après la guerre froide, le même schéma réapparaît en ex-Yougoslavie puis en Irak. En 2003, Henry Kissinger évoque « la crise la plus grave » de l’histoire de l’Otan. Les guerres en Libye (quand les États-Unis accusent l’Europe de les entraîner dans leur «guerre de merde»), en Syrie (quand Macron déclare l’Otan en état de mort cérébrale et qu’Erdogan lui reproche d’être lui-même en état de mort cérébrale) et en Iran actuellement suivent le même schéma. Chaque fois, le désaccord dépasse l’opération elle-même : il porte sur la raison d’être de l’Alliance et sur l’existence d’intérêts véritablement communs. Ces questions n’ont jamais été pleinement tranchées. Mais elles n’ont jamais détruit l’Otan.
La crise actuelle combine ces deux pathologies. Au sujet du partage de fardeau, la tendance s’est enfin inversée. La plupart des Européens atteignent ou dépassent désormais les 2 % du PIB consacrés à la défense, certains visant même plus de 3 %. Cette évolution est le produit de la guerre en Ukraine, mais aussi des doutes exprimés par l’administration Trump sur la solidité de l’article 5. L’ironie est frappante : la méthode qui a le plus fragilisé la cohésion de l’Alliance — remettre en cause l’engagement américain — est aussi celle qui a provoqué le plus important réarmement européen depuis des décennies.
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La question des opérations hors zone est plus complexe. L’Iran, mais aussi l’Ukraine et la Chine soulèvent de vraies questions de priorisation stratégique, de lecture de menace et d’effectifs militaires. Ces désaccords sont réels. Mais ils ne diffèrent pas fondamentalement de ceux qui ont opposé les alliés à propos de Suez, du Vietnam ou de l’Irak.
L’Otan survit parce que ses membres, malgré leurs divergences, continuent de considérer que l’alternative serait pire. L’Alliance ne tient pas seulement grâce aux valeurs communes ou au souvenir des guerres passées. Elle perdure parce qu’elle demeure, pour chacun de ses membres, la solution la moins coûteuse et la plus efficace en matière de sécurité. C’est ce calcul qui a permis à l’Otan de traverser quinze crises majeures. C’est lui qui est encore à l’œuvre aujourd’hui.


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