Beaucoup s’imaginent que ce site funéraire, niché aux portes de la ville sainte de Najaf, en Irak, ne renferme que les dépouilles de fidèles musulmans, morts après l’apparition de l’islam au VIIe siècle. C’est pourtant une idée fausse assez répandue : certaines allées de cette nécropole hors norme abriteraient des figures bien plus anciennes, vénérées des siècles avant la naissance du Prophète Mahomet. Un détail qui, à lui seul, suffit à comprendre pourquoi ce lieu fascine autant les historiens que les pèlerins du monde entier.
À retenir
- Wadi al-Salam, près de Najaf, s'étend sur environ 6 à 9,17 km² et abriterait entre cinq et six millions de défunts, majoritairement chiites
- Le cimetière s'est développé autour du mausolée de l'imam Ali, faisant de Najaf un lieu de pèlerinage majeur depuis 14 siècles, et certaines de ses tombes les plus anciennes précéderaient l'islam, avec les prophètes Houd et Salih
- Les guerres récentes ont marqué le site, avec jusqu'à 250 inhumations quotidiennes lors du conflit américain et des dommages causés par des combats en 2004
Une nécropole plus vaste que trois Central Park réunis
Le Wadi-us-Salaam vu d'un avion par un soldat américain pendant la guerre d'Irak en 2007.Crédit : © Sergent Johnnie French / Département de la Défense des États-Unis (domaine public)
Difficile d’imaginer un cimetière capable de rivaliser, par sa taille, avec un quartier entier de métropole. C’est pourtant le cas de Wadi al-Salam, littéralement la Vallée de la Paix, qui s’étend sur une surface estimée à environ six kilomètres carrés, certaines évaluations allant même jusqu’à 9,17 kilomètres carrés, soit près de trois fois la superficie du célèbre Central Park de Manhattan. Vu du ciel, l’endroit ressemble à une véritable métropole tentaculaire, avec ses rues, ses quartiers et ses artères principales. Une fois au sol, l’illusion se dissipe : on découvre alors un dédale de tombes, de ruelles sinueuses et de constructions funéraires empilées les unes contre les autres, formant un labyrinthe presque impossible à appréhender dans son intégralité.
Selon les estimations, entre cinq et six millions de personnes reposeraient dans ce sol sacré, certains historiens irakiens avançant même un chiffre supérieur à six millions d’âmes, une immense majorité étant de confession chiite. Un tel volume de sépultures rend ce cimetière tout simplement incomparable à n’importe quelle autre nécropole recensée dans le monde.
Najaf, la destination finale de millions de chiites depuis 14 siècles
Pour comprendre l’attrait de ce lieu, il faut se tourner vers ce qu’il entoure : le mausolée d’Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre de Mahomet, quatrième calife de l’islam et surtout premier imam chiite. Fondé il y a 1 400 ans, le cimetière s’est développé tout autour de ce sanctuaire, transformant progressivement Najaf en point de convergence spirituel pour des millions de musulmans chiites à travers le monde.
La tradition raconte que dès l’ensevelissement de l’imam Ali en ce lieu, les habitants de la région auraient cessé d’utiliser un autre cimetière de Najaf, celui d’al-Thawiya, pour privilégier désormais Wadi al-Salam. Cette bascule historique explique en grande partie pourquoi le site n’a jamais cessé d’accueillir des inhumations, encore aujourd’hui, au XXIe siècle. Pour de nombreux pèlerins, être enterré ici revêt une signification bien précise : ils sont convaincus que, le jour du Jugement dernier, leur défunt se trouvera aux côtés de l’imam Ali. Une croyance qui continue, plus de mille ans après, d’attirer des familles venues des quatre coins du monde musulman chiite.
Prophètes, rois et martyrs : qui repose vraiment à Wadi-us-Salaam
C’est ici que se cache la véritable singularité du lieu. Si Wadi al-Salam est indissociable de l’histoire chiite, certaines de ses allées les plus anciennes remonteraient à une époque bien antérieure à l’islam. Selon la tradition, deux prophètes préislamiques vénérés, Houd et Salih, y auraient été inhumés, aux côtés d’anciens rois. Des siècles plus tard, ce sont des figures bien plus contemporaines qui viennent rejoindre ce même sol : Muhammad Baqir al-Sadr, érudit islamique et militant politique irakien, exécuté par le régime de Saddam Hussein en 1980, repose lui aussi à Wadi al-Salam.
Le cimetière comprend d’ailleurs des sections entières dédiées à des pans précis de l’histoire irakienne récente : l’une consacrée aux victimes de la guerre Iran-Irak des années 1980, une autre aux chiites tombés lors du soulèvement de 1991 contre Saddam Hussein. Pour absorber un tel afflux de corps, le site s’appuie sur un enchevêtrement de tombes collectives et de cryptes, certaines pouvant accueillir jusqu’à cinquante dépouilles chacune.
Djinns, guerres et fosses communes : l’autre visage de la vallée de la paix
Les conflits qui ont ravagé l’Irak ces dernières décennies ont laissé une empreinte profonde sur ce cimetière. Au plus fort de la guerre menée par les États-Unis, jusqu’à 250 corps y étaient enterrés chaque jour. Lorsque l’État islamique a pris le contrôle d’une partie du pays en 2014, ce rythme macabre s’est maintenu à environ 200 inhumations quotidiennes, le cimetière recevant alors plus d’une centaine de combattants chaque jour selon les habitués du lieu. Même la pandémie de coronavirus a laissé sa marque : sur une seule année, entre 5 000 et 6 000 corps supplémentaires y auraient été inhumés.
Le lieu n’a pas non plus été épargné par les affrontements directs. En 2004, lors des combats entre l’armée américaine et la milice du religieux Muqtada al-Sadr, des mortiers et des roquettes ont touché le cimetière, endommageant plusieurs édifices funéraires. Enfin, impossible d’évoquer Wadi al-Salam sans mentionner les légendes qui circulent parmi ceux qui y travaillent : certains fossoyeurs racontent avoir été témoins de phénomènes troublants dans l’obscurité des allées, des ombres et des présences que la tradition locale attribue à des djinns et autres esprits malveillants. Des récits qui, sans validité scientifique, s’inscrivent dans un folklore régional bien plus ancien que l’islam lui-même.
De la Vallée de la Paix émerge finalement un paradoxe saisissant : un lieu de recueillement religieux devenu, au fil des guerres et des siècles, le témoin silencieux de toute l’histoire irakienne, des prophètes de l’Antiquité aux soldats tombés lors des conflits les plus récents. Reste une question qui continue d’agiter les esprits : combien de temps encore ce sol pourra-t-il accueillir les défunts venus du monde entier ?


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