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Le cinéaste Jean-Luc Godard a affirmé que la culture, c’est la règle, et que l’art, c’est l’exception. En ce sens, on pourrait dire que la culture est la norme, ce qu’on connaît, ce qui est convenu. C’est l’habitude.
Il ne serait donc pas faux de dire qu’il n’y a pas une mais des cultures québécoises. La vie en Beauce n’est pas la même qu’en Gaspésie ou qu’à Fermont. Les Montréalais ont une culture d’insulaires — la métropole étant sans contredit une île —, mais elle n’est pas au cœur de l’identité consciente des habitants de la ville aux cent clochers comme elle l’est pour les Madelinots ou les Orléanais, le fleuve entourant le territoire étant presque absent à la vue de ceux n’y vivant pas en hauteur.
Dès lors qu’on reconnaît une telle diversité de réalités, il nous faut assumer que le Québec ne pourra jamais bien se diriger par la centralisation. La fermeture, par les libéraux, des centres locaux de développement et des conférences régionales des élus ont bien fait voir le visage de ce parti, qui a pu obtenir un gouvernement majoritaire des années durant par un vote — et un pouvoir — très centralisé. Le système uninominal à un tour, que la Coalition avenir Québec (CAQ) s’était absolument engagée à réformer, pour renier tout de go sa promesse, comme si de rien n’était, est d’un autre temps. Ses vertus de représentativité sont lacunaires et ne nous permettent pas de disposer d’une démocratie saine et à notre image.
Il faut se rappeler que nous sommes hautement démocrates. Que le référendum de 1995, quoique durement entaché par le scandale des commandites du gouvernement Chrétien, avec 93,52 % de participation et une finale à 50,58 % contre 49,42 %, a offert un spectacle démocratique en toute quiétude, ce qui est rare sur notre petite planète bleue. Nombre d’États se seraient embourbés dans des troubles sociaux importants, voire des guerres civiles, à la suite de tels résultats.
Nous sommes donc profondément attachés à la démocratie et nous méritons de nous offrir un système électif choisi et véritablement représentatif de la population. Une manœuvre de communication comme l’annonce du Conseil des régions par la CAQ, composé seulement d’élus au parlement, écartant complètement les citoyens et les élus municipaux, ne nous bernera pas. Ce parti est aussi attaché que le Parti libéral du Québec au pouvoir centralisé.
Et pourtant, il y a déjà ici, avec nos régions administratives, 17 cantons en quelque sorte. Et si une éventuelle Constitution citoyenne du Québec stipulant que « le Québec est un État décentralisé » était ratifiée — il faut pourfendre le projet de constitution antidémocratique de la CAQ, appuyée par Éric Duhaime et la députée transfuge de son parti —, chaque région, comme les cantons suisses, disposerait alors de libertés qui témoigneraient de la complexité de notre riche tissu social.
Il faut pour cela des législateurs plus intéressés par notre futur collectif que par le pouvoir, des appelés au parlement dont le cœur est à l’amour de la complexité du métissage de notre société plus qu’à l’idée qu’ils se font d’elle, qu’à leur réélection ou qu’à la marque qu’ils laisseront dans l’histoire. Pour qui l’idée de notre contribution au monde est unique, en particulier par la place d’exception que nous tenons en Amérique du Nord comme force de contre-culture à l’hégémonie anglo-saxonne états-unienne. Qui estiment que notre voix, dans la marche des nations, est non négligeable et que notre rapport aux autres témoigne de notre caractère particulier.
Et dans chacune de nos régions, si on cherche, on trouvera l’exception.
Près de la culture sylvestre de haut-pays où la vie m’a déposé il y a déjà une dizaine d’années, on trouvera par exemple le projet d’Élyme Gilbert et sa bande : le Cirque de la Pointe-Sèche. Véritable troupe circassienne, elle accueille depuis maintenant six ans le public dans un antichapiteau à ciel ouvert. La piste, surplombée d’une vaste paroi rocheuse, offre aux artistes une cour de jeu sans pareille au Kamouraska.
Ici, le groupe se forme pour la belle saison et partage ensemble la vie, le fleuve et l’art. Repas collectifs, fêtes et représentations circassiennes se côtoient et prouvent encore que, par la force du nombre, une collectivité peut s’élever et s’offrir à elle-même des rêves inespérés. C’est à jus de bras et grâce à une communauté tissée serrée que ce projet d’art tient année après année. Il faut y aller pour voir la douce folie à laquelle nous convie cette bande de rêveurs suspendus !
Mais ce qui est à signaler, c’est que ce qui s’y trame dépasse ce qu’on voit sur la piste. C’est un projet social, qui inclut une école dans une église transformée en centre de cirque et d’escalade. C’est une série d’entrepreneurs fiers de pouvoir soutenir ce projet régional. C’est une bande de bénévoles et d’artistes locaux qui mettent la main à la pâte à différents moments de l’année pour organiser des événements et faire advenir les soirées de shows durant l’été. C’est un projet de rénovation d’un manoir historique qui devient parfois un lieu de fête pour ces équipes.
C’est l’esprit du cirque indomptable, qui se fait avec les mains cornées et l’âme affable. Ce sont les musiciens virtuoses qui nous en mettent plein les oreilles. C’est le rêve d’une bande de passionnés qui a contaminé tous les riverains du Kamouraska, et autres passants du moment, en offrant, au cœur de l’été, la folie douce du cirque re-débarrassé du besoin de narrativité, mais qui s’ouvre aussi aux familles comme aux spectateurs aguerris ou égarés.
Il y a dans cette aventure collective d’art une riche métaphore. Elle parle de comment, par l’horizontalité et la pulsion profonde de rêveurs, se construit le « doux-pays-des-irréductibles-d’ici ». Celui-ci presse de faire descendre le pouvoir vers les bases de notre société et de donner aux citoyens une véritable agentivité. C’est à cette seule condition que notre peuple pourra se rêver en exception et trouvera à largement s’émanciper de l’étroitesse de la règle.


3 month_ago
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