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L’ère postanalphabète

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Comme une maladie sournoise qui s’installe à petits pas, on ne l’a pas vu œuvrer — ou peut-être avons-nous mal évalué l’ampleur du danger qu’il représentait… mais qu’aurions-nous pu faire pour freiner son ascension ? Le mal est invisible, insidieux, et très nuisible. Il a des racines, des crocs et des tentacules. Il est agile, rapide et affaiblit tous les acteurs de la chaîne du livre : auteurs, illustrateurs, éditeurs, distributeurs, libraires. Il est question ici de la baisse de la littératie, cette aptitude à lire, à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie quotidienne. C’est une menace qui nous dépasse et dont les symptômes se multiplient.

On a appris au printemps dernier, en parcourant le bilan Gaspard préparé par la Société de gestion BTLF, qu’après plusieurs années de progression, les ventes de livres au Québec ont connu un recul en 2025, un revirement dont la cause n’est pas si simple à expliquer. En parallèle à ça, on sait aussi, grâce aux informations transmises par la Fondation pour l’alphabétisation, qu’au Québec, 52 % des adultes de 16 à 65 ans n’atteignent pas le niveau de littératie leur permettant de comprendre un texte long, comme un article de journal ou un contrat.

Inutile d’ajouter que, dans ce contexte, le fait que la ministre de l’Éducation fasse la sourde oreille devant les multiples cris d’alarme lancés par le milieu du livre, les enseignants et les 17 000 signataires d’une pétition lui demandant de protéger l’enveloppe consacrée à l’achat de livres dans les écoles n’a rien de rassurant. L’argent autrefois réservé à cet effet pourra être utilisé à d’autres fins.

Dernièrement, j’ai observé que même pour moi, qui suis autrice, éditrice et titulaire d’une maîtrise en études littéraires, lire est plus ardu qu’avant. En 2026, j’ai entrepris de lire Moby Dick, roman costaud, un classique volumineux, en y allant une bouchée à la fois. J’essaie de lire l’équivalent d’un chapitre par jour. Je suis rendue au milieu de l’histoire et je constate que j’ai plus de difficulté qu’avant à lire longtemps et à m’abandonner au texte. Même plongée dans une œuvre aussi passionnante et riche, je sens le besoin de consulter mon téléphone chaque cinq, six pages pour recevoir ma petite dose de dopamine.

Misère ! Comment se fait-il qu’un voyage sur les océans du monde pour aller à la rencontre des créatures marines les plus monstrueuses, accompagnée des pires canailles et sous la gouverne du ténébreux capitaine Achab n’arrive pas à l’emporter sur la vacuité molle, ennuyante et souvent narcissique des propos qui fourmillent sur les réseaux sociaux ?

Une partie de la réponse se trouve dans un article aussi passionnant qu’épeurant, paru le 8 juillet dernier à la une du magazine The Atlantic. Dans ce texte d’une vingtaine de feuillets intitulé The Age of Reading Is Over, la journaliste Rose Horowitch présente les points de vue de différents chercheurs sur ce qui advient en ce moment même de notre rapport à la lecture. Nous lisons encore plus qu’avant, des textes de moins en moins longs et denses, des fragments, tandis qu’en parallèle et simultanément, défilent sur nos écrans de courtes vidéos éternellement renouvelées qui accaparent notre attention et nous gavent : on ressort de là usés, étourdis.

Et cela ne vaut pas que pour les jeunes générations ; les plus grands lecteurs, traditionnellement les femmes, les personnes éduquées et les retraités, sont atteints du même mal, constate la journaliste, éclairée par les plus grands spécialistes en la matière.

Mais là où le bât blesse le plus, c’est sur le plan de la littératie, qui va en diminuant. Plus on avance, moins les lecteurs parviennent à comprendre les textes longs. Leur attention est attirée ailleurs, aspirée par autre chose. Cette compétence — et la concentration requise pour lire des textes denses — diminue et, avec elle, le développement d’une pensée capable d’analyse, de déduction et d’imagination. Conséquemment, nous devenons plus facilement manipulables. Plus enclins à écouter les messages simples, émotifs, martelés. Cela, Donald Trump l’a compris il y a longtemps.

À une époque lointaine, tout le savoir contenu à la bibliothèque d’Alexandrie, censée contenir la totalité des connaissances de l’humanité, fut menacé par les guerres, les incendies, la vermine et la détérioration des rouleaux de parchemins. De nos jours, on arrive à faire tenir tout le savoir humain dans un petit espace à l’abri des dommages, mais voilà que l’humain s’en détourne, comme occupé ailleurs et par autre chose. Bien sûr, l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) aggrave la crise. Et cela n’aurait pas qu’une incidence sur la lecture, qui muscle l’esprit critique, stimule l’empathie et donne accès à une compréhension plus vaste et fine du monde ; l’écriture aussi en subirait des conséquences.

Écrire est demandant et ardu ; c’est en le faisant malgré tout qu’on précise sa pensée, qu’on écarte les idées qui ne tiennent pas la route, que l’on structure son raisonnement… Or, si on laisse l’IA écrire à notre place — et c’est bel et bien en marche à l’heure qu’il est —, le cerveau humain risque de s’atrophier et de perdre sa souplesse, comme un muscle sous-utilisé. À mesure que la capacité de penser s’érodera, exit la pensée critique et le discernement. On pourrait carrément retourner en arrière, à un état moins développé d’avant l’alphabétisation. Une manière de communiquer moins complexe, accordée aux algorithmes des réseaux sociaux qui récompensent les discours polarisés et populistes, est en train de faire son nid, sapant du même coup les fondements d’une démocratie éclairée. Et dire qu’on aura allumé nous-mêmes l’autodafé, et qu’on l’aura laissé flamber sans broncher, distraits par autre chose.

Une éclaircie, toutefois, dans le ciel noirci de fumée. Rose Horowitch laisse entendre que même si la menace due à l’apathie généralisée demeure, la suite des choses nous appartient et repose entre nos mains. Alors lâchons nos cells, même si c’est difficile, ouvrons les yeux et aspirons à mieux. Il y va de l’avenir de l’humanité — rien de moins.

Écrivaine, éditrice, chroniqueuse, Marie Hélène Poitras écoute la petite musique du monde et cherche des mots justes et aiguisés pour le raconter.

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