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Tout au long de notre vie, depuis notre naissance jusqu'à notre mort, nous sommes traversés d'expériences multiples qui fondent nos valeurs et nos idées. Ces dernières revêtent une importance cruciale pour l'espèce sociale qu'est l'être humain : elles permettent, entre autres choses, de faire groupe, de s'unir et de partager une cause, un récit, un horizon, une identité. Ces prises de position ne sont pas sans conséquences dans notre rapport à l’information.
En effet, il existe une tendance observée depuis très longtemps, et mise en évidence ces dernières décennies par la psychologie, à accepter et à juger plus véridiques les informations qui vont dans le sens de nos identités sociales et a contrario être plus critique vis-à-vis de celles qui les déstabilisent. Les psychologues nomment cette tendance l'effet ou le biais partisan.
Deux hypothèses explicatives
Historiquement, comme pour beaucoup de phénomènes psychosociaux, l'une des hypothèses principales pour expliquer l'effet partisan était la protection de l'identité sociale. Autrement dit, nous favorisons les informations qui valorisent notre identité sociale conformément à l'importance que cette dernière occupe dans notre existence et dans notre histoire évolutive.
Pourtant, une autre hypothèse a vu le jour et soutient que l'effet partisan s'expliquerait en totalité par une différence de connaissances préalables. Autrement dit, pour les tenants de cette hypothèse, ce qui fait que deux personnes jugent une information polarisée de façon différente, ça n'est pas directement leur identité sociale et leur appartenance à un groupe, mais c'est le fait qu'elles ne disposent pas des mêmes connaissances au moment de réaliser leur jugement.
Connaissances préalables différentes, protection de l'identité sociale ou les deux ? Qu'est-ce qui explique l'effet partisan ? © sorin, Adobe Stock (image générée avec IA)
Évidemment, cette différence de connaissances peut s'expliquer par des facteurs psychosociaux comme l'effet de sélection (la tendance à sélectionner et prendre plus de temps pour lire des informations allant dans notre sens) ou les chambres d'échos (des sortes de bulles d'expositions à l'information qui se retrouvent à la fois en ligne sur les réseaux sociaux ou les plateformes d'informations, mais aussi dans l'espace social quotidien.
Contrairement à ce que l'on pense souvent, les lieux et les personnes que nous fréquentons, et donc par conséquent les idées auxquelles nous sommes exposées, sont fortement influencés par un certain déterminisme social), mais pour les défenseurs de l’hypothèse informationnelle ou cognitive, si on règle le déficit informationnel entre les personnes, l'effet partisan disparaît.
Formulé de façon plus technique, cela veut dire que l'effet de l'identité sociale sur le jugement épistémique d'une information serait totalement médié par la différence informationnelle.
Selon les auteurs de cette étude publiée dans Psychological Science, les recherches antérieures n'ont pas réussi à isoler convenablement les deux facteurs explicatifs en utilisant notamment le paradigme des informations correspondantes. Ce dernier consiste à exposer des participants à des informations identiques dont seule l'inclinaison partisane varie.
Si les résultats obtenus par les multiples recherches effectuées suggèrent que l'hypothèse de protection de l'identité sociale est valide, des chercheurs ont montré qu'en réalité, ces derniers pouvaient également s'expliquer par une différence dans les connaissances pré-existantes.
Pour tenter d'atteindre cet objectif, les chercheurs de l'université du Texas ont eu recours à une méthodologie courante et ingénieuse en psychologie sociale : ils ont créé des identités sociales plutôt que de recruter des personnes aux identités sociales pré-existantes.
Une méthodologie astucieuse
Dans une première expérience, 563 participants américains ont été assignés à un groupe de façon aléatoire (France, Royaume-Uni, contrôle - ces deux pays ont été choisis pour leurs similitudes et pour leur historique conflictuel) en leur faisant croire que ce groupe était plus proche de leur personnalité en leur faisant passer un faux test, ceci afin de générer un sentiment d'identification et d'appartenance.
Ensuite, les participants devaient répondre à des questions générales sur eux-mêmes (âge, genre, etc.) et à six questions évaluant l'identification à leur nouveau groupe afin de vérifier que la procédure ait bien fonctionné - ce qui était le cas. Puis, on leur a demandé d'évaluer la véracité d'une soixantaine d'affirmations variant sur le plan épistémique (vrai ou faux) et sur le plan de l'inclinaison partisane (pro-France ou pro-RU). Les auteurs ont répliqué cette méthodologie avec d'autres participants dans une seconde expérience en modifiant les pays (Espagne et Grèce).
Dans les deux expériences, les chercheurs observent un effet du groupe d'appartenance sur l'effet partisan. En effet, les personnes ont tendance à juger plus souvent comme vraies des affirmations effectivement vraies valorisant leur groupe en comparaison avec l'autre groupe, et à juger plus souvent comme vraies des informations en réalité fausses valorisant leur groupe en comparaison avec l'autre groupe.
Les participants de la Team France étaient plus enclins à juger comme vraies les informations pro-France. © Olivier Djiann, iStock
Néanmoins, les auteurs relèvent un résultat important pour le débat initial dans leurs données : la contribution de la protection de l'identité sociale à l'émergence du biais partisan est faible, ce qui n'est pas sans poser question.
Pour les auteurs, cela s'explique par le caractère artificiel de la situation qui a, selon eux, permis d'identifier les limites basses de la taille d'effet de la protection de l'identité sociale sur le biais partisan. En effet, des identités assignées ont probablement moins de poids que des identités existantes ancrées dans une trajectoire personnelle qui sont le produit d'une vie entière avec une forte signification personnelle.
Si la confirmation de l'existence d'un effet de la protection de l'identité sociale sur le biais partisan est d'une importance cruciale quant aux interventions dans la lutte contre la désinformation, permettant de rappeler qu'il ne faut pas se focaliser uniquement sur les connaissances mais aussi sur les motivations et valeurs des individus et des groupes, elle appelle aussi de nouvelles questions pour la recherche. Comment cette variable interagit-elle avec les différences de connaissances pré-existantes ? L'effet de la contribution de la protection de l'identité sociale varie-t-il avec le temps laissant place à des périodes facilitant le changement ou la résistance ? Des questions auxquelles il faudra apporter des réponses précises afin de ne pas tomber dans la simplification abusive de ce phénomène complexe et d'une importance politique majeure.
En résumé
Un débat dans la communauté scientifique oppose deux hypothèses concernant ce qui cause l'effet partisan : la protection de l'identité sociale versus les différences de connaissances préalables.
Les recherches antérieures n'ayant pas réussi à les départager, des chercheurs ont utilisé une nouvelle méthodologie pour tenter d'atteindre cet objectif.
Cette nouvelle étude suggère que la protection de l'identité sociale joue un rôle dans l'émergence de l'effet partisan. Elle confirme donc sa contribution partielle sans exclure l'hypothèse de la différence de connaissances préalables. Ces dernières sont très probablement intriquées.


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