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Ils sont sortis sans porter d’armes. Ils ont perdu la vie dans la Seine. Le soir du 17 octobre 1961, des dizaines de milliers d’Algériens de Paris et de sa banlieue marchent dans la rue. On voit des ouvriers, des manœuvres et des mères de famille. Les enfants portent leurs plus beaux habits. Ils ont reçu l’ordre de ne porter aucune arme. Ils n’ont pas même un petit couteau. Ils protestent contre le couvre-feu. Le préfet de police Maurice Papon a imposé cette mesure douze jours plus tôt. Elle visait seulement ces personnes pour leur origine. C’est un apartheid réel au milieu de la capitale de la République. L’État répond en quelques heures par des coups de matraque, de crosse et des balles. Il provoque des noyades.
Des hommes meurent sous les coups sur les ponts. On les jette dans le fleuve. On les achève dans la cour de la préfecture de police. On arrête plus de 11 000 personnes. On les entasse au Palais des Sports ou au stade de Coubertin. On réquisitionne des bus de la RATP pour l’occasion. Les secours repêchent des corps dans la Seine et dans les canaux pendant des jours. Une main anonyme écrit sur un quai : « Ici on noie les Algériens ». Ce n’est pas un « dérapage ». On nous parle de l’excès de quelques policiers depuis des décennies. Les faits montrent une autre réalité. L’autorité a elle-même fabriqué ce climat.
Maurice PaponLa préfecture soutient l’idée que la police est en guerre depuis des semaines. Le FLN a tué des policiers. Les obsèques servent de tribune pour demander plus de violence. Les historiens rapportent des témoignages précis. On promet aux agents de rendre les coups au centuple. La violence ne vient pas d’une panique. Quelqu’un l’a annoncée et préparée. On l’a couverte. La chaîne de commandement est en cause. Il y a un préfet, un ministre de l’Intérieur et un Premier ministre. On trouve un président de la République.
Personne ne s’est levé pour arrêter la machine. On ne mène aucune enquête sérieuse. On ne prononce aucune sanction. Le préfet a continué sa carrière. La justice l’a rattrapé en 1998 pour d’autres crimes commis sous le régime de Vichy. Il n’a jamais eu à répondre des morts de la Seine. Le mensonge termine ce processus. La version officielle affirme qu’il y a eu trois morts. Elle parle d’affrontements entre Algériens. Le pouvoir fait taire la presse et interdit les films. Il verrouille les archives et enterre les plaintes. Les députés votent des amnisties. On reconnaît un crime d’État à la violence des exécutants. On le reconnaît au soin que met l’État à l’effacer.

Voici ce que constitue un crime d’État. On a désigné la cible selon un critère d’origine. Des agents de l’État ont exercé la violence. Ils agissaient dans leurs fonctions sous l’autorité de leur hiérarchie. Le sommet du pouvoir a organisé l’impunité. Le silence a duré des décennies. Des générations d’écoliers ont grandi sans que ces deux mots « 17 octobre » leur disent quoi que ce soit. Le bilan des victimes reste un sujet de débat. L’État a tout fait pour empêcher le décompte des morts.
Le rapport Mandelkern de 1998 retient environ 50 victimes. Des historiens comme Jean-Luc Einaudi en comptent plus de 200. Cette incertitude ne justifie pas l’oubli. Elle est la trace d’un travail d’effacement. Les archives sont silencieuses à certains endroits. Les familles et les témoins ont dû écrire l’histoire à leur place. Les historiens effectuent ce travail avec eux.
Les mots de la République arrivent tard. On les prononce à voix basse. Un président reconnaît une « sanglante répression » en 2012. Un autre parle de crimes « inexcusables pour la République » en 2021. C’est un début mais ce n’est pas une réparation. Les formules de cérémonie ne réparent pas un crime. Jeter une gerbe dans l’eau une fois par an ne suffit pas. Reconnaître les faits veulent dire nommer ce que l’on a fait. Il faut dire qui a agi et sur quel ordre.
Qu’ils reposent en paix ces Z‘hommes à mes yeux, ce sont des martyrs.


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