Un tambour d’acier bourré de 1,8 tonne d’explosif, encadré par deux roues de bois de 3 mètres de diamètre, propulsé par des dizaines de fusées à cordite fixées sur les jantes. Voilà à quoi ressemblait le Great Panjandrum, l’arme la plus délirante conçue par l’Amirauté britannique pour percer le Mur de l’Atlantique en 1943. Son échec n’a rien à voir avec l’ennemi allemand, ni avec un défaut de la charge explosive : c’est la mécanique elle-même, trop capricieuse, qui a eu raison du projet.
À retenir
- Le Great Panjandrum était un engin explosif britannique de 1943 propulsé par 66 fusées fixées sur deux roues de bois géantes.
- Les essais répétés se sont terminés en catastrophe, avec l’engin devenant incontrôlable et forçant les amiraux à se jeter dans les barbelés.
- L’échec provenait d’instabilités mécaniques dues aux forces centrifuges, non d’un défaut de la charge explosive ni de l’opposition ennemie.
Sommaire
Un engin pensé pour rouler seul jusqu’au béton allemand
En 1943, le Directorate of Miscellaneous Weapons Development, un service de l’Amirauté surnommé familièrement les « wheezers and dodgers » (les bricoleurs et les rusés), reçoit une mission précise : créer une arme capable de détruire les bunkers et fortifications bien protégés du Mur de l’Atlantique. Le calcul est confié à un certain sous-lieutenant Nevil Shute Norway, ingénieur mais aussi romancier à ses heures. L’équipe estime qu’il faudrait plus d’une tonne d’explosifs pour être certain de détruire ce type d’objectif. La cible visée est colossale : un mur de béton de 3 mètres de haut et 2,1 mètres d’épaisseur.
Le contrat part chez un fabricant de Leytonstone, dans l’est de Londres. Le prototype, baptisé Great Panjandrum, comprend un tambour d’acier rempli d’explosif suspendu entre deux roues de bois mesurant 3 mètres de diamètre, propulsées par un total de 18 fusées à combustible solide. L’idée : lâcher l’engin depuis une barge de débarquement, le laisser filer seul sur la plage et compter sur sa vitesse pour défoncer n’importe quel obstacle. Chargé de ses 1 800 kilos d’explosif, il devait atteindre environ 97 km/h. Sur le papier, tout semblait tenir.
Westward Ho!, la plage où rien ne se passe comme prévu
Les essais démarrent en septembre 1943 sur une plage du Devon, Westward Ho!. Le nom du village prête déjà à sourire, mais le choix du lieu pose un premier problème très concret : la plage retenue est aussi une destination touristique populaire, et dès le premier essai du 7 septembre 1943, chaque test est observé par un public nombreux malgré les avertissements du DMWD sur les dangers de l’arme. Des vacanciers s’approchent avec curiosité d’un engin classé secret, transporté de nuit sous escorte policière.
Le premier tir tourne court. Plusieurs fusées se détachent de la roue droite et provoquent une sortie de trajectoire. Les ingénieurs augmentent alors la puissance. Le nombre de fusées grimpe jusqu’à 66, avec une série de modifications tentées sans succès pour améliorer la maîtrise de l’engin. En octobre 1943, une nouvelle piste est explorée : des câbles lourds sont fixés à chaque extrémité du moyeu et reliés à deux treuils censés diriger l’engin en toute sécurité sur la plage. Mais un détail technique ruine l’idée : les nuages de fumée et de flammes issus de la combustion du carburant des fusées masquent la trajectoire aux opérateurs des treuils, qui pilotent à l’aveugle un monstre de 1,8 tonne lancé à pleine vitesse.
Le vrai coupable : ni l’ennemi, ni la charge
Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, la charge explosive n’a jamais posé le moindre problème. Le talon d’Achille se trouve ailleurs, dans un détail de physique élémentaire mal anticipé par les concepteurs. Les fusées, conçues pour produire une poussée régulière vers l’arrière, étaient fixées sur la périphérie des roues et donc soumises à des forces centrifuges pour lesquelles elles n’avaient jamais été prévues. Résultat : à chaque rotation, les fixations cédaient les unes après les autres.
De minimes différences de poussée entre fusées, des variations de pression de combustion et un frottement inégal entre la roue et le sable créaient des instabilités de direction. Aucune ligne ennemie n’est jamais entrée en jeu. C’est la synchronisation impossible de dizaines de petites fusées artisanales qui condamne le projet, essai après essai.
Le naufrage final devant les amiraux
Malgré ces déboires répétés, le DMWD s’accroche. Un neuvième et dernier essai est organisé en janvier 1944, devant un parterre d’officiers supérieurs. Amiraux et généraux observent la scène à la jumelle, installés en hauteur sur une crête de galets. Le début du tir est prometteur : l’engin plonge dans la mer et file droit vers le rivage.
Puis un collier de fixation cède ; une, puis deux autres fusées se détachent, et l’engin se met à tanguer dangereusement avant de virer vers un cameraman qui filmait la scène au téléobjectif. En entendant le vacarme, le cameraman lève les yeux de son viseur et voit l’engin foncer droit sur lui en éjectant des fusées encore actives dans toutes les directions ; il s’enfuit en courant tandis que les amiraux et généraux plongent derrière la crête de galets, jusque dans des barbelés. La scène, filmée, deviendra l’une des images les plus célèbres des archives militaires britanniques de la Seconde Guerre mondiale.
Le Great Panjandrum ne servira jamais au combat. Le projet est abandonné dans la foulée de cette démonstration ratée, sans qu’une seule unité n’ait jamais roulé face à l’ennemi. Il faudra attendre 2009 pour qu’une réplique de l’engin, construite pour un documentaire, roule à nouveau sur la même plage de Westward Ho! Elle parcourra une cinquantaine de mètres à peu près droit avant que ses fusées ne s’éteignent, à des centaines de mètres du but visé soixante-six ans plus tôt.
Sources : the-past.com | warhistoryonline.com


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