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Transition essentielle entre les communautés et les grands centres urbains, le collège Kiuna façonne la jeunesse autochtone depuis 15 ans. L’institution, qui a fêté son anniversaire jeudi, démontre qu’il est possible de réussir ses études sans renier son identité.
Assise à l’une des quinze tables installées sous un chapiteau monté pour l’occasion, Gabrielle Vachon-Laurent tient en main le discours qu’elle va prononcer dans quelques instants. L’Innue originaire de Pessamit fait partie des étudiants passés par le collège Kiuna, qui a ouvert ses portes il y a maintenant 15 ans à Odanak.
Ce soir, c’est cet anniversaire qui est célébré dans l’établissement qui accueille des étudiantes et étudiants autochtones. L’objectif : leur permettre de trouver un emploi, après avoir étudié dans un collège à leur image.

Médérik Sioui est le directeur de Kiuna après y avoir enseigné l'histoire pendant sept ans.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Kiuna est une opportunité pour les jeunes de s’élever, d’avoir une formation qui leur permet soit de continuer vers l’université, soit d’avoir un métier en sortant, détaille l’actuel directeur, Médérik Sioui, qui a été plusieurs années professeur.
C’est valorisant de passer par Kiuna. On voit toute la richesse des cultures et des traditions, des langues et des visions des Premières Nations. On ne le trouve nulle part ailleurs.
Denis Gros-Louis, directeur général du Conseil en éducation des Premières Nations, estime qu’une institution comme Kiuna permet aux jeunes d’apprendre dans un contexte plus petit et plus proche de ce qu’ils connaissent en communauté.
Ça leur permet aussi d’avoir un sentiment d’appartenance, de fierté, mais surtout de se sentir 100 % eux-mêmes, dans un contexte d’apprentissage où les diverses nations se côtoient.
Sous le chapiteau, les tables se remplissent. Verres de thé glacé à la main, les anciens élèves et les dignitaires échangent avant que les discours ne commencent.

Gabrielle Vachon-Laurent est fière de son passage sur les bancs de Kiuna.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
J’avais pas pensé créer un monstre de discours comme ça!, lance le directeur, touché par l’intervention de Gabrielle Vachon-Laurent.
En entrevue avec Espaces autochtones, Gabrielle raconte se souvenir comme si c’était hier de son arrivée en 2012.
Ma grand-mère m’a conduite ici depuis Pessamit, car elle voyait mon potentiel. Je voulais connaître notre histoire. Sur le trajet, au début, il y avait plein d’animaux, et au fur et à mesure qu’on arrivait à Kiuna, il n’y avait plus rien, juste des champs de maïs.
Un choc pour la jeune femme. Ce qui est d’ailleurs souvent le cas pour beaucoup d’Autochtones qui quittent leur communauté pour aller étudier en ville.

Gabrielle Vachon-Laurent a accouché de son premier enfant l'année de l'obtention de son diplôme.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Médérik Sioui le sait. Certains voient Kiuna comme une transition depuis leur communauté vers les grands centres, croit-il.
Pamela Boivin Petiquay est arrivée à Kiuna en 2018. C’est une intervention de Stanley Vollant, le premier chirurgien autochtone du Québec, qui l’a inspirée.
Avec toutes ses difficultés, il a réussi à s’en sortir. C’est ce qui m’a encouragée à poursuivre mes études, à ne pas m’arrêter. Je me suis dit que si lui y était arrivé, pourquoi pas moi? Je suis fière d’avoir pris cette décision, explique-t-elle, alors qu’à l’époque, elle était déjà maman.
C’est pas parce que t’as des problèmes que t’es faite.
Aujourd’hui, elle est fière d’inspirer les plus jeunes avec son parcours.

Pamela Boivin-Petiquay espère que son fille viendra poursuivre ses études à Kiuna.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Tout est d’ailleurs fait pour limiter les embûches que pourraient rencontrer les étudiants. Le collège offre 18 logements, dont 6 appartements pouvant accueillir des familles et 12 autres qui proposent des colocations.
Si l'établissement est ouvert à toutes les nations du Québec, Mederik Sioui concède que ce sont essentiellement les Atikamekws, les Innus, les Anishnabeg et les W8banakis qui s’inscrivent, même s’il y a déjà eu des Mohawks ou des Inuit.
La langue n’est pas un frein ici. Les cours sont offerts en français et en anglais, en plus de cours de langues autochtones.
Un endroit adapté culturellement
Pamela Boivin Petiquay le répète : On se sent comme chez nous ici. Elle nous parle assise sur une souche, le visage reflétant les flammes d’un feu. Derrière elle, un grand tipi et un shaputuan. Le tout protégé de la route par une immense palissade faite de troncs d’arbres.

Denis Gros-Louis croit que le collège a fait ses preuves au fil du temps.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Elle raconte les échanges qu’elle a pu avoir avec d’autres étudiants venus de communautés différentes, à quel point elle sentait la bienveillance du personnel, et l’accompagnement qu’elle a reçu, elle dont la première langue n’est pas le français, mais bien l’atikamekw.
Médérick Sioui précise que l’établissement est doté d’un centre d’aide pour les élèves moins à l’aise en français et que les professeurs s’adaptent pour suivre leur rythme.
Gabrielle Vachon-Laurent garde elle aussi un souvenir doux de son arrivée. La première personne que j’ai vue, c’était Sylvie O’bomsawin. Elle a été un amour. Elle m’a dit que je n’avais pas à avoir peur, que je vais avoir tout ce dont j’ai besoin, que l’équipe allait faire en sorte que je me sente à l’aise. J’ai trouvé à Kiuna un amour inconditionnel, se rappelle-t-elle.
Former une génération, c’est pas seulement transmettre des connaissances, c’est aussi transmettre une confiance en soi.
Ce n’est pas pour autant que la qualité de l’enseignement dispensé est moindre, assure le directeur. Le collège Kiuna travaille en étroite collaboration avec le Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue.

Le chef d'Odanak, Rick O'Bomsawin, était présent pour souligner les 15 ans de Kiuna.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Nos cours sont au même niveau que ceux du cégep. Ce sont les méthodes d’apprentissage qui sont différentes, explique-t-il.
Et le directeur ne doute pas une seule seconde que ses élèves seront largement aptes à travailler dans des institutions jugées coloniales ou non. Nous sommes habitués à naviguer dans les deux sphères, dit-il. Comme le confirme Gabrielle Vachon-Laurent, qui explique que lorsqu’elle était vice-présidente de Femmes autochtones du Québec, elle a dû échanger avec les institutions non autochtones et apprendre à s’y retrouver.
Denis Gros-Louis concède qu’il y a un clash culturel dans la société et notre devoir, c’est d’appuyer des apprenants pour qu’ils soient habiles à gérer dans le multiculturalisme. Et de toute façon, il estime que Kiuna, en 15 ans, a démontré qu’il est une institution crédible.
Former les leaders de demain
Petit-fils du collège Manitou qui avait ouvert ses portes dans les années 1973 – et qui les a fermées en 1976 faute de financement –, Kiuna s’est inspiré de ce modèle, croit le directeur actuel, qui souligne que Lise Bastien, l’une des fondatrices, était justement passée par le collège Manitou. Tout comme Ghislain Picard, ancien chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec-Labrador (APNQL).
Selon Denis Gros-Louis, Kiuna est la suite logique du collège Manitou, celle de revenir à nos propres institutions.
On est en train de bâtir une nouvelle génération de futurs employés de qualité, qui seront fiers de représenter et de connaître leur communauté, leur culture, et qui aura fait un pied de nez à l’assimilation.
Lors de sa prise de parole, l’actuel chef de l’APNQL, rappelle les mots du sénateur Murray Sinclair : L’éducation est la colonne vertébrale de nos futures nations.

Francis Verreault-Paul a repris les mots de l'ancien sénateur autochtone Murray Sinclair.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
Médérik Sioui ne le cache pas, la mission première de Kiuna était de contribuer à la formation des jeunes des communautés. D’ailleurs, Gabrielle et Pamela ont toutes les deux fait le choix de travailler pour les leurs. Gabrielle est actuellement chargée de projets spéciaux au centre d’amitié autochtone de Trois-Rivières et Pamela est intervenante au sein du Système d’intervention d’autorité atikamekw, à La Tuque.
Les deux femmes aimeraient que leurs enfants, eux aussi, suivent une partie de leur scolarité à Kiuna. D’ailleurs, Gabrielle aime parler de son premier bébé, Charles Kiuna Biroté Laurent, comme du premier bébé Kiuna, puisqu’elle a rencontré le père de son enfant durant ses études ici.
Mon enfant est né lorsque j’ai reçu mon diplôme, c’est précieux pour moi. J’apprenais à devenir mère en même temps que je poursuivais mes études et je suis tellement fière de ça.
Dans ses albums photos, on peut la voir, elle et son conjoint, poser en tenue de finissants et dans leurs bras, Charles Kiuna.
Toujours en évolution
Médérik Sioui estime qu’aujourd’hui Kiuna est à la croisée des chemins. Les collaborations avec les cégeps se multiplient autant que les classes satellites : Wemotaci, Kanesatake, Kahnawake…
Est-ce qu’un jour il y aura d’autres campus Kiuna? C’est sûr que ça serait bien, mais on peut encore accueillir des gens sur place, ici. Le plus important pour l’instant est de diversifier les programmes et répondre aux besoins des communautés, indique le directeur.
Kiuna en chiffres :
- Ces 15 dernières années, Kiuna a accueilli au total 251 élèves;
- Le taux de réussite est de 77 % au DEC et, sur ce pourcentage, 92 % des étudiants vont à l’université;
- Les deux tiers des enseignantes et enseignants de l’établissement sont issus des Premières Nations;
- Les programmes offerts sont : science humaine, profil Première Nation; science humaine, profil développement économique; arts et lettres; techniques en éducation; et bientôt, techniques d’administration et de gestion;
- Depuis peu, Kiuna bénéficie d’un soutien de Québec à hauteur de 4 millions de dollars.
Les yeux sont aussi braqués sur le projet de maison du savoir, une université autochtone au Québec. Denis Gros-Louis compte sur l’expérience acquise avec Kiuna pour le mener à bien. Ça a été un défi de faire déménager les familles ici [à Odanak, NDLR], donc on a décidé de modifier l’approche : avoir une université qui va avoir des tentacules bilatéraux avec toutes les universités du Québec, détaille-t-il.

Le chateur wendat F.R.A.K.A.S.S. était à la soirée pour offrir une prestation musicale. Lui aussi est un diplômé de Kiuna.
Photo : Radio-Canada / Delphine Jung
L’initiative s’appuiera sur une collaboration avec le réseau des universités qui appuie le mouvement, précise le directeur.
Les détails du projet seront dévoilés au début de l’année 2027.
Mais Denis Gros-Louis prévient : Le plan d’affaires sera la première étape. Il faudra aussi voir quels sont les besoins des communautés, leurs priorités en termes d’enseignement. Puis ça va prendre du temps avant de se doter de professeurs, de doctorants, pour être autonome. C’est un travail qui va prendre 20 à 30 ans.


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