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Julien Broch : «De Gaulle avait-il prévu la crise du sens au travail ?»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - À l’aune des interrogations actuelles sur l’intelligence artificielle, l’automatisation et le désenchantement du travail, la réflexion du général de Gaulle sur la «mécanisation du monde» retrouve une étonnante actualité, analyse l’historien Julien Broch.

Julien Broch est maître de conférences en histoire du droit et des institutions à Aix-Marseille Université.


L’intelligence artificielle remplacera-t-elle demain une partie des emplois qualifiés ? Comment expliquer la multiplication des burn-out, le désengagement silencieux de nombreux salariés ou encore cette difficulté croissante à donner du sens au travail ? Depuis la pandémie de Covid-19 et les vagues de démissions qui ont suivi dans plusieurs pays occidentaux, une même question traverse les sociétés développées : le progrès technique améliore-t-il encore la condition humaine ou est-il en train de produire une forme nouvelle d’aliénation ?

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Cette interrogation semble appartenir au XXIe siècle. Pourtant, elle renvoie à une inquiétude bien plus ancienne. Bien avant l’apparition des algorithmes, des plateformes numériques ou des robots conversationnels, Charles de Gaulle s’interrogeait déjà sur les conséquences humaines d’un monde dominé par la technique.

L’idée peut surprendre. On associe volontiers le général à la grandeur nationale, à la Résistance ou aux institutions de la Ve République. On oublie souvent qu’il fut aussi un observateur attentif des transformations économiques et sociales de son temps. Et que son diagnostic sur la « mécanisation du monde » résonne aujourd’hui avec une force singulière.

Contrairement à une image parfois répandue, de Gaulle n’était ni un nostalgique ni un adversaire du progrès. Officier passionné de stratégie, il comprenait mieux que beaucoup de ses contemporains que la puissance industrielle conditionnerait désormais la puissance militaire. La Première Guerre mondiale l’avait démontré ; la Seconde allait le confirmer tragiquement.

Mais dès les années 1930, il perçoit aussi les effets anthropologiques de cette révolution technique. Dans Le Fil de l’épée (1932), il s’interroge sur l’affaiblissement des volontés individuelles au sein des sociétés modernes. Ce qui frappe alors le jeune officier n’est pas seulement la montée des masses ou la fragilité des régimes parlementaires. C’est la diffusion progressive d’une logique de discipline impersonnelle qui déborde largement le cadre militaire pour gagner les usines, les administrations, les partis politiques et les syndicats.

À lire aussi Arnaud Teyssier et Frédéric Fogacci : « De Gaulle rappelle à nos forces politiques que rien ne se construit sur le silence face au réel »

En 1934, dans Vers l’armée de métier, il décrit un univers où les « servantes mécaniques », créées pour soulager l’homme, tendent progressivement à lui imposer leurs rythmes et leurs exigences. Le phénomène lui paraît inévitable. La machine augmente la productivité, réduit les coûts et procure des avantages décisifs dans la compétition économique comme dans la guerre. Aucun pays ne peut s’en détourner durablement.

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Mais ce progrès a son revers. À mesure que la technique s’étend, les individus risquent de devenir interchangeables. La standardisation de la production favorise celle des comportements. Le confort matériel s’accroît, tandis que l’autonomie intérieure se rétrécit. De Gaulle ne parle pas encore de « crise du sens ». Pourtant, c’est déjà de cela qu’il s’agit. Une société qui ne vit que pour produire davantage et consommer davantage finit par perdre de vue les raisons mêmes de son effort.

L’effondrement de juin 1940 conforte cette analyse. Pour de Gaulle, la France n’a pas été vaincue uniquement par les chars allemands. Elle a aussi succombé à une forme de résignation collective. Dans plusieurs interventions prononcées pendant la guerre, il insiste sur cette dimension morale du désastre. Le 25 novembre 1941, devant l’Université d’Oxford, il évoque explicitement la « mécanisation du monde ». Selon lui, l’industrialisation a progressivement regroupé les hommes dans les mêmes espaces de travail, les mêmes villes, les mêmes loisirs et les mêmes habitudes de consommation. Cette homogénéisation des modes de vie favorise le conformisme intellectuel et rend les peuples plus vulnérables aux entreprises totalitaires.

Pour de Gaulle, l’économie ne saurait constituer un horizon suffisant. La prospérité n’a de valeur que si elle demeure au service d’une ambition humaine et nationale.

Julien Broch

Le danger ne réside pourtant pas dans la machine elle-même. Le célèbre appel du 18 juin 1940 contient à cet égard une formule souvent oubliée : « Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. » Le progrès technique demeure indispensable. La liberté ne se défend pas contre la technique mais grâce à elle. La question est ailleurs : comment empêcher que les moyens ne deviennent des fins ?

Dans sa correspondance avec le philosophe Jacques Maritain, notamment pendant les années 1942 et 1943, de Gaulle revient à plusieurs reprises sur la nécessité d’une reconstruction spirituelle. La guerre est certes un affrontement militaire. Elle est aussi, à ses yeux, un combat pour une certaine idée de l’homme. La France qu’il appelle de ses vœux devra garantir à chacun la possibilité de travailler, de vivre dignement de son activité et de participer à une œuvre collective qui le dépasse. L’économie ne saurait constituer un horizon suffisant. La prospérité n’a de valeur que si elle demeure au service d’une ambition humaine et nationale.

Cette conviction explique l’importance qu’occupe la participation dans la pensée gaullienne. Trop souvent réduite à une réforme technique ou à un simple mécanisme d’intéressement, elle procède en réalité d’une réflexion beaucoup plus profonde. Le 31 août 1948, devant des représentants des comités professionnels, de Gaulle expose ce qu’il considère comme la grande réforme sociale de l’après-guerre. Son objectif est clair : faire en sorte que le travailleur ne soit plus seulement un exécutant soumis à des décisions prises ailleurs.

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Dans son esprit, l’entreprise doit devenir une communauté d’intérêts et de responsabilités. Le salarié, le dirigeant et l’actionnaire concourent à une même œuvre. Chacun conserve sa place et ses fonctions, mais tous participent à une aventure commune. L’idée peut paraître modeste. Elle est en réalité ambitieuse. Il s’agit de réconcilier efficacité économique et dignité humaine, croissance et responsabilité, technique et liberté. Car le véritable adversaire du Général n’est ni le capitalisme ni le socialisme pris abstraitement. C’est la passivité. C’est l’abandon progressif de toute prise sur son propre destin. Derrière la participation se dessine donc une interrogation qui demeure étonnamment contemporaine : comment faire en sorte que les individus restent acteurs dans une société toujours plus complexe, plus technicisée et plus impersonnelle ?

De Gaulle comprend que la croissance économique, aussi nécessaire soit-elle, ne répond pas à toutes les aspirations humaines. Une société peut devenir plus riche tout en devenant plus inquiète.

Les événements de Mai 68 constituent pour de Gaulle un révélateur. Pendant plusieurs semaines, la contestation est interprétée comme une crise politique ou sociale. Mais le général finit par y voir quelque chose de plus profond. Dans son allocution du 24 mai 1968, il évoque « un problème essentiel que nous pose notre époque ». Il ne s’agit plus seulement des salaires, des universités ou des institutions. C’est le rapport même de l’homme à la société moderne qui semble en cause.

Autour de lui, des personnalités aussi différentes qu’André Malraux, François Mauriac, Jacques Maritain ou Jean Daniel évoquent également une révolte contre une civilisation dominée par la consommation, la bureaucratie et les automatismes sociaux. Le paradoxe est saisissant. Au moment même où la France connaît une prospérité sans précédent, une partie de sa jeunesse conteste le modèle qui l’a rendue possible.

De Gaulle comprend alors que la croissance économique, aussi nécessaire soit-elle, ne répond pas à toutes les aspirations humaines. Une société peut devenir plus riche tout en devenant plus inquiète. Plus performante tout en étant moins certaine de sa finalité.

C’est pourquoi il tente de relancer son projet de participation à travers la réforme soumise au référendum de 1969. L’échec de cette consultation marque aussi l’échec d’une tentative de réponse institutionnelle à ce qu’il considère comme une crise de civilisation.

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Un demi-siècle plus tard, le contexte a changé mais la question demeure. L’intelligence artificielle promet des gains de productivité considérables. Comme hier la mécanisation industrielle, elle ouvre des perspectives extraordinaires dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la recherche ou de l’industrie. Il serait absurde de vouloir l’arrêter.

Mais la question posée par de Gaulle conserve toute sa pertinence : que devient une société lorsque l’efficacité devient sa seule boussole ? La multiplication des débats sur le sens du travail, l’utilité sociale des métiers, l’épuisement professionnel ou la place des technologies dans nos vies montre que le malaise contemporain ne se réduit pas à des considérations économiques. Il touche à la définition même de ce que signifie être un homme libre dans une société hautement technique.

À cet égard, la pensée gaullienne offre moins une solution clé en main qu’un rappel salutaire. Une nation ne se maintient pas par la seule accumulation des richesses. Une économie ne prospère durablement que si ceux qui y participent ont le sentiment de contribuer à une œuvre qui les dépasse.

La question centrale n’est donc peut-être pas de savoir jusqu’où ira l’intelligence artificielle. Elle est de déterminer au service de quel projet humain nous entendons la mettre.

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