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Le pianiste américain de réputation internationale Jonathan Biss, recrue vedette de la Glenn Gould School du Conservatoire royal de musique de Toronto, a démissionné avec fracas en début de semaine dernière, blâmant le manque de réactivité du conservatoire face à une affaire de possibles agressions sexuelles remontant à 1986.
L’arrivée de Jonathan Biss comme professeur au Conservatoire royal de musique de Toronto fut un coup de maître. L’annonce de 2025 accroissait le prestige de l’établissement, car, à 45 ans, le natif de l’Indiana est en quelque sorte vu comme un successeur naturel de Murray Perahia parmi les pianistes américains. Moins d’un an après l’engagement de sa vedette, le boomerang s’est toutefois retourné contre le conservatoire pour une affaire qui a un nom et un visage : ceux de Lusiana Lukman.
L’histoire de Lusiana Lukman, elle-même aujourd’hui enseignante au Conservatoire royal de musique de Toronto, a été mise en lumière dans la presse torontoise le 7 février 2026. Mme Lukman est arrivée d’Indonésie en 1985, à l’âge de 14 ans, pour étudier le piano au conservatoire. C’est là que son professeur, Boris Berlin, aurait abusé d’elle alors qu’elle avait 15 ans. Celui qui était entré au Conservatoire royal de musique comme professeur en 1928 avait alors 78 ans.
Dans son témoignage au Toronto Star, qui détaille la nature des agressions qu’elle dit avoir subies, Lusiana Lukman raconte que la réaction de Peter Simon, à l’époque directeur des études universitaires du Conservatoire royal de musique de Toronto, aurait simplement été : « Voulez-vous changer de professeur ? » Contacté en février par le Star, Peter Simon disait ne pas se souvenir de cette rencontre ou de cet incident.
Jonathan Biss lie son départ à la manière dont le conservatoire a géré l’après-7 février. Le 28 avril, il s’exprimait d’ailleurs dans les pages Opinion du même Toronto Star, disant ressentir de « l’inconfort », blâmant l’absence d’enquête externe (et de discussion interne) et se montrant insatisfait d’un communiqué publié tardivement — le 24 avril — par le Conservatoire royal de musique de Toronto sur cette affaire.
De fait, la démission de M. Biss aura déclenché ladite enquête externe, finalement annoncée le 1er mai.
L’affaire Lukman, l’affaire St. John
Au-delà de Jonathan Biss et de Toronto, le cas présent est à la confluence de bien des phénomènes dans le milieu. Le témoignage de Lusiana Lukman est ainsi partie intégrante du documentaire Dear Lara, de la violoniste canadienne Lara St. John, qui aurait elle-même été victime d’abus sexuel. Ce documentaire avait été dévoilé le 6 février au Festival international du film de Santa Barbara.
Les agressions que dit avoir subies Lara St. John auraient eu lieu dans les années 1980, dans le cadre du fameux Institut Curtis de Philadelphie. Elle avait 15 ans aussi ; son agresseur présumé, Jascha Brodsky, avait 78 ans également. Selon Mme St. John, les gestes de M. Brodsky auraient été couverts par le doyen Robert Fitzpatrick et le directeur des études Gary Graffman.
L’affaire St. John avait été largement diffusée et avait marqué les esprits, tant et si bien que le New York Times avait retiré et réécrit sa nécrologie de Gary Graffman en décembre dernier pour ajouter un passage sur son inertie dans le traitement de cette affaire, qui avait d’ailleurs failli mener au suicide de la violoniste à l’âge de 17 ans.
« Cela doit cesser »
Par la stature artistique du pianiste, le geste de Jonathan Biss a attiré une attention internationale. D’autant qu’il estime que « rester aurait signifié accepter un statu quo inacceptable ».
« Les abus ont longtemps été tolérés, du moins tacitement, dans le monde de la musique classique — y compris par moi-même, jusqu’à présent. Notre silence collectif sert de soutien aux agresseurs et les protège. Cela doit cesser », explique-t-il.
S’interrogeant sur ses relations professionnelles et musicales avec le chef James Levine (visé par des allégations d’agressions sur des garçons mineurs), il conclut : « J’ai passé ces deux derniers mois à faire le point sur ce qui s’est passé au Conservatoire royal de musique et sur la manière dont cela me concerne. […] Ce n’est que lorsque nous sommes mal à l’aise que nous remettons en question nos connaissances et nos croyances […], que nous nous demandons si le prisme à travers lequel nous avons regardé le monde n’était pas dangereusement faussé. »


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