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Il a guidé un cargo russe à la main juste pour tester un nouveau système d’amarrage : quelques minutes plus tard, l’équipage colmatait une coque percée en pleine orbite

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Un test de routine qui a failli tourner à la catastrophe : en pleine orbite, un vaisseau cargo russe est venu percuter puis transpercer la coque d’un module habité de la station Mir, forçant l’équipage à une course contre l’asphyxie pour sauver la station et sa propre vie.

À retenir

  • En juin 1997, le vaisseau cargo Progress M-34, testé en pilotage manuel via le système russe TORU, a percuté puis perforé le module Spektr de la station Mir, provoquant une dépressurisation.
  • L’équipage, dont l’astronaute Mike Foale, a sectionné à la main les câbles électriques traversant l’écoutille pour isoler Spektr et stopper la fuite d’air avant l’asphyxie.
  • L’incident a privé Mir de près de la moitié de sa production électrique, le module Spektr restant endommagé jusqu’à la désorbitation de la station en 2001.

Il y a des accidents spatiaux qui restent gravés dans la mémoire collective, et celui-ci en fait indéniablement partie. Pendant des décennies, la station orbitale Mir a symbolisé la maîtrise russe du vol habité de longue durée, un exploit technique impressionnant construit module après module depuis le milieu des années 1980. Mais derrière cette prouesse se cachait une dépendance technologique embarrassante pour Moscou : le système de guidage automatique utilisé pour amarrer les vaisseaux cargo, baptisé Kurs, était fabriqué en Ukraine. Après l’éclatement de l’URSS, cette situation posait un problème stratégique évident, et c’est en cherchant à s’en affranchir que la Russie a provoqué l’un des incidents les plus critiques de l’histoire de sa station spatiale.

Pourquoi la Russie a voulu se passer de l’Ukraine pour amarrer ses vaisseaux

Après la dissolution de l’Union soviétique, les infrastructures industrielles se sont retrouvées réparties entre plusieurs États devenus indépendants du jour au lendemain. Le système Kurs, indispensable pour guider automatiquement les vaisseaux Progress jusqu’à leur point d’amarrage sur Mir, était précisément l’un de ces héritages devenus problématiques puisqu’il était produit en Ukraine. Pour les ingénieurs russes, dépendre d’un fournisseur étranger pour une manœuvre aussi vitale que l’accostage d’un cargo ravitailleur représentait un risque stratégique et logistique difficile à accepter sur le long terme.

C’est dans ce contexte qu’a émergé le système TORU, une alternative entièrement russe permettant à un cosmonaute de piloter manuellement l’approche du vaisseau cargo depuis l’intérieur même de la station, à l’aide d’une console de commande et d’un retour vidéo. L’idée était séduisante sur le papier : reprendre la main, au sens propre, sur une opération jusque-là entièrement automatisée. Mais elle impliquait aussi de faire confiance à l’œil humain et aux réflexes d’un pilote pour freiner à temps un engin de plusieurs tonnes lancé à pleine vitesse orbitale, une tâche nettement plus délicate qu’il n’y paraît.

Un simulateur manuel qui tourne au cauchemar

C’est en plein été que le test grandeur nature du système TORU a été programmé. Le commandant Vassili Tsibliev, déjà expérimenté puisqu’il avait été impliqué dans une précédente collision orbitale en 1994 avec un vaisseau Soyouz, était aux commandes depuis l’intérieur de la station. Face à lui, le vaisseau cargo inhabité Progress M-34, un engin de plus de 7 tonnes, à peu près de la taille d’un bus scolaire, devait s’amarrer manuellement sur le module Kvant-1.

Or, l’enquête menée après l’incident a révélé que le centre de gravité du cargo avait été modifié par une surcharge décidée par les équipes au sol, rendant sa trajectoire imprévisible et sa réponse aux commandes totalement décalée par rapport à ce qu’attendait Tsibliev. Le vaisseau n’a pas freiné comme prévu. Il a d’abord heurté un panneau solaire attaché au module de recherche Spektr, avant de littéralement percer la coque du module lui-même. En quelques secondes à peine, la station s’est mise à perdre sa pression atmosphérique, un signal d’alarme parmi les plus redoutés de tout équipage spatial.

Course contre la montre : sectionner les câbles avant l’asphyxie totale

Dans les instants qui ont suivi l’impact, chaque seconde comptait. Suivant scrupuleusement sa formation, l’astronaute américain Mike Foale, présent à bord dans le cadre d’une mission de coopération internationale, s’est immédiatement réfugié dans le vaisseau Soyouz servant de canot de sauvetage. Mais en réalisant que ses deux compagnons, Tsibliev et l’ingénieur de vol Alexander Lazutkin, ne l’avaient pas rejoint, il a fait le choix de ressortir pour les aider plutôt que d’évacuer seul.

L’équipage s’est alors lancé dans une opération à haut risque : isoler le module Spektr avant que la fuite d’air ne rende la station invivable. Pour cela, il fallait sceller l’écoutille reliant Spektr au reste de la station, mais celle-ci était traversée par une multitude de câbles électriques, notamment ceux alimentant les panneaux solaires du module endommagé. Sans hésiter, les cosmonautes ont sectionné ces câbles à la main pour pouvoir refermer et verrouiller l’écoutille, isolant définitivement la brèche du reste de la structure habitable. Un geste radical, mais qui a permis de stopper la dépressurisation avant qu’elle ne devienne fatale.

Mir a survécu, mais à quel prix pour la conquête spatiale russe

L’équipage a survécu, mais la station, elle, a payé un lourd tribut. En sacrifiant l’alimentation électrique de Spektr, Mir a perdu d’un coup près de la moitié de sa production d’énergie, compliquant considérablement le fonctionnement des systèmes de survie et des expériences scientifiques encore en cours. Il faudra attendre une sortie extravéhiculaire interne réalisée quelques semaines plus tard, en août 1997, pour que les cosmonautes puissent examiner de plus près les dégâts et tenter de reconnecter certains circuits à travers l’écoutille scellée.

Le module Spektr, endommagé et jamais totalement remis en service, restera cicatrice visible de cet accident jusqu’à la fin de vie de la station, lorsque Mir sera volontairement désorbitée et se désintégrera dans l’atmosphère en 2001. Cet épisode reste aujourd’hui un cas d’école dans l’histoire de la conquête spatiale : il illustre à quel point la volonté légitime d’indépendance technologique peut, lorsqu’elle est mal préparée ou précipitée, exposer des équipages entiers à des dangers considérables.

Presque trente ans plus tard, alors que les stations spatiales modernes s’appuient sur des systèmes d’amarrage automatisés bien plus fiables, cet accident de juin 1997 continue de rappeler une vérité simple mais essentielle : dans l’espace, la moindre marge d’erreur peut transformer un test technique en crise vitale. Une leçon que l’on aimerait voir méditée à chaque nouvelle génération d’ingénieurs aérospatiaux, russes ou non.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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