En retirant les grilles à reine des ruches d’une station de recherche brésilienne en octobre 1957, un apiculteur de passage a littéralement lâché des abeilles africaines sur la route du Texas. C’est du moins la version de Warwick Kerr, le généticien qui menait l’expérience. Selon lui, 26 reines et leurs essaims ont quitté les ruches ce mois-là, et leur descendance a atteint le sol américain 33 ans plus tard.
Tout part d’un geste que seul le récit de Kerr documente.
À retenir
- 26 reines et leurs essaims ont quitté une station brésilienne en octobre 1957.
- Sur 63 reines importées en 1956, 48 seulement ont survécu.
- La première colonie naturelle a été découverte au Texas le 15 octobre 1990.
- Aujourd’hui, les colonies occupent plus de 100 comtés américains.
Sommaire
63 reines importées, 48 survivantes
En 1956, 63 reines d’abeilles africaines sont importées au Brésil et installées dans une station de recherche près de Rio Claro, dans l’État de São Paulo. Seules 48 survivent. Il en manque donc 15, soit près d’1 reine sur 4, avant même que l’expérience ne démarre. Le but : obtenir une abeille plus productive en miel sous les tropiques que l’abeille européenne, alors utilisée dans toute l’Amérique du Nord, centrale et du Sud.
Le gouvernement brésilien avait demandé à Kerr une abeille adaptée au climat du pays. Le généticien savait les abeilles africaines agressives, mais comptait sur leur croisement avec les souches locales pour obtenir un insecte plus doux et plus productif. Sur le tempérament, le résultat fut inverse : les hybrides se sont montrés bien plus défensifs que les abeilles européennes.
Les colonies africaines, réputées très défensives, étaient logées dans des ruches équipées de grilles à reine. Ces écrans laissent passer les ouvrières, mais retiennent la reine et les faux-bourdons, plus gros, qui ne peuvent donc pas partir s’accoupler avec les abeilles européennes du voisinage.
Octobre 1957 : 26 reines dans la nature, selon Kerr
Selon Kerr, un apiculteur local de passage à la station a remarqué les grilles en octobre 1957 et les a retirées. Le geste repose entièrement sur ce témoignage, et les explications avancées sur les motivations du visiteur relèvent de l’hypothèse. Or une grille à reine s’enlève sans outil compliqué, ce qui rend le scénario plausible sans le prouver.
26 reines et leurs essaims s’échappent vers la forêt voisine, en octobre 1957.
Un essaim, c’est une reine suivie d’une partie de ses ouvrières, parties fonder une colonie ailleurs. Sans reine, pas de départ, puisque les ouvrières suivent leur souveraine, ce qui faisait de la grille le verrou central du dispositif. Retirer les grilles revenait donc à déverrouiller 26 départs à la fois.
Ces essaims ne restent pas sur place. Ils sont capables de parcourir 60 miles ou plus, soit près de 97 km, un peu moins que la distance entre Paris et Rouen. À chaque étape, une reine et ses ouvrières fondent une colonie neuve, qui essaimera à son tour. Mis bout à bout, ces sauts aident à comprendre comment les descendantes de 26 reines ont fini par remonter un continent.
Ce que l’épisode révèle, c’est la fragilité du garde-fou. Une barrière amovible, posée sur des colonies réputées défensives, qu’un visiteur pouvait retirer : tout l’objectif de confinement tenait à cela.
Les descendantes des fugitives se sont croisées avec les abeilles européennes locales. Le résultat porte le nom d’abeille africanisée. Les médias et le cinéma l’ont rebaptisée « abeille tueuse », un surnom que l’encyclopédie Britannica range parmi les formules sensationnalistes.
Une zone d’ombre demeure : aucune des sources consultées ne nomme le visiteur. Elles ne détaillent pas non plus l’itinéraire, que seuls quelques jalons permettent de résumer : le Panama atteint en 1982, l’Amérique du Nord en 1985, puis le Texas en 1990.
15 octobre 1990 : Hidalgo, puis plus de 100 comtés
Le 15 octobre 1990, près d’Hidalgo (Texas), on découvre la première colonie naturelle.
Des abeilles africanisées avaient déjà été repérées en 1985 dans un champ pétrolier de Californie, selon certaines sources, où des spécialistes ont supposé une arrivée dans un chargement de tuyaux de forage venu d’Amérique du Sud. À Hidalgo, la colonie est dite naturelle, c’est-à-dire arrivée sans transport humain.
Pendant 3 ans, leur distribution est restée confinée au sud du Texas, d’après une synthèse d’extension universitaire. La progression a ensuite repris. Britannica situe au début des années 2000 l’extension à plusieurs États du sud et de l’ouest du pays.
Aujourd’hui, les colonies ont gagné beaucoup de terrain. Selon le service d’extension de l’Oklahoma State University, elles occupent plus de 100 comtés répartis entre le Texas, le Nouveau-Mexique, l’Arizona, le Nevada et la Californie. À titre de comparaison, la France métropolitaine compte 96 départements, même si un comté américain ne ressemble pas toujours à un département. Une expérience lancée avec 63 reines importées en 1956 se traduit ainsi, 70 ans plus tard, par une présence dans plus de 100 comtés.
Une colonie africanisée dérangée réagit plus vite qu’une colonie européenne et peut poursuivre une personne jusqu’à 400 m. Les victimes reçoivent environ 10 fois plus de piqûres que lors d’une attaque d’abeilles européennes. Les synthèses disponibles attribuent à ces abeilles quelque 1 000 décès humains, ainsi que la mort de chevaux et d’autres animaux.


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