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FIGAROVOX/TRIBUNE - L’instabilité gouvernementale a mis à nu une réalité : l’État n’est plus capable de penser le temps long, constate le président de l’Association pour la défense de la nation (think-tank). Pourtant il y a urgence, car le monde n’attendra pas la France, ajoute-t-il.
Gaël Nofri est président de l’Association pour la défense de la nation (think-tank).
Ce qui est le plus dur à combattre en politique est ce qui ne se décrète pas, ne s’organise pas, ne se pense pas mais s’installe, s’impose, devient une évidence. Or, à regarder l’évolution de notre pays, une réalité apparaît : l’État n’est plus le grand stratège qu’il était. Sa capacité à penser notre territoire, à faire vivre notre communauté, à conduire de grandes politiques ambitieuses ou à initier de grands projets, est aujourd’hui quasi nul. Lorsque Émile de Girardin écrivait au XIXe siècle que «gouverner c’est prévoir», il traduisait une réalité de l’action publique. La gestion du quotidien seul ne fait pas le grand gouvernant, c’est la capacité à discerner les grands enjeux pour l’avenir et là es traduire en action concrètes plusieurs années avant qui fait un homme d’Etat.
Or, aujourd’hui, qui peut croire que, voguant de crise en crise, d’instabilité gouvernementale en instabilité gouvernementale, notre pays pense son avenir. Comment croire en un État stratège, capable de penser, d’initier, de porter concrètement de grandes politiques d’armement, de réindustrialisation, d’aménagement du territoire, de transport, de politique énergétique, de santé ou d’éducation… lorsque tout prouve que notre pays est géré au fil de l’eau par un personnel politique, toute tendance confondue, qui semble avoir renoncé à agir concrètement sur le réel ?
Les raisons de ce phénomène sont facilement identifiables.
La principale est sans doute qu’il faut constater que le temps politique s’est accéléré de façon effrénée : un sujet ne vit aujourd’hui pas plus longtemps que le journal télévisé des chaînes information en continu qui le traite, les mandats des élus ont été raccourcis soit par la loi (Président de la République et sénateurs) soit dans les faits (députés et ministres), un tweet paraît plus concret qu’une proposition de Loi… Dans le même temps, le temps de l’action concrète n’a cessé de se rallonger et de se complexifier : financements de plus en plus complexes à mobiliser, multiplication des interlocuteurs, des procédures et des délais, sans compter la croissance vertigineuse des moyens de recours juridiques ou «néo-zadistes»…
En 2025 nous avons vu des ministres dont la durée de vie ne dépassait pas une nuit quand nous attendons d’eux la construction de nouvelles centrales nucléaires qui mettront 15 ans pour sortir de terre quand les Chinois en mettent à peine 4 !
Comme chaque fois qu’il perd le contrôle du réel, l’État stratège se fait État normatif : on compense l’incapacité de perspectives à long terme par l’inquisition du quotidien.
Cette distorsion du temps, entre celui de la promesse électorale - ou tout du moins du discours -, et celui de la réalité vécue par nos concitoyens, est incontestablement à l’origine de crises en cascade. La frustration des administrés, persuadés que nos erreurs, nos retards, nos échecs et plus généralement ce sentiment diffus de déclassement du pays témoignent d’un manque de volonté, de sincérité et de capacité des élus. Le constat partagé tant par les électeurs que par les élus est celui d’une impuissance à bâtir et anticiper, au risque d’une forme de désespérance. En réaction, les hommes politiques multiplient de plus belle les promesses les plus inconsidérées, autant pour maintenir les illusions de la fonction que pour se rassurer sur leur propre capacité à tenir encore le gouvernail… Cette fuite en avant accroît d’autant les frustrations et nourrit un discours populiste basé sur la dénonciation d’une classe dirigeante inutile, interchangeable et insensible aux attentes populaires.
La crise démocratique, née de la crise de l’effectivité du pouvoir, qui s’enclenche ainsi touche tout le pays et finit par paralyser l’ensemble de la machine institutionnelle. Comme chaque fois qu’il perd le contrôle du réel, l’État stratège se fait État normatif : on compense l’incapacité de perspectives à long terme par l’inquisition du quotidien… les normes se rajoutent aux normes, la fiscalité à la fiscalité, les autorités aux autorités – de préférence «haute» et «indépendantes», c’est comme cela qu’on les aime. Ainsi finit-on de tuer les dernières traces d’espérance, en même temps que les initiatives, privées ou publiques, émanant des territoires.
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Découragement des investisseurs, fuite des capitaux, perte d’attractivité et de capacité d’innovation… déclassement. Coté territoire le tableau n’est pas moins noir : alors que les collectivités locales sont en France un levier essentiel de l’action publique, de l’innovation et de l’adaptation, elles se retrouvent privées de stratégie claire, de cadres durables et de visibilité. Pire, les élus locaux, en première ligne pour répondre aux attentes de leurs administrés, sont sans cesse entravés dans leurs projets par l’État normatif. Par un double phénomène de vases communicants, ils voient leur champ de compétence augmenter au gré des désengagements de l’État, mais sans que moyens d’action et capacités de projection n’existent.
Comme à chaque fois qu’il est confronté à une perte de contrôle, comme dans tous les cas où il n’arrive pas à reprendre la main, l’État « se dote » selon un mécanisme savoureux et assez tragique.
Le grand défi de l’année 2027, avec ses échéances électorales, sera celui de la stratégie : avoir une stratégie certes, mais surtout se donner les moyens de cette stratégie.
La disparition du Commissariat général au Plan en 2006 était une erreur. Mais l’erreur était moins de supprimer l’institution que de ne plus rien planifier de l’action publique et ce bien avant 2006 ! Face au constat de l’échec et de perte de contrôle, la création en 2013 d’un Commissariat général à la stratégie et à la prospective - France Stratégie pour les intimes - loin de témoigner du retour d’une ambition, consacra la résurrection d’un énième comité Théodule. Comme une hirondelle ne fait pas le printemps, un comité ne fait pas le réel. Face à l’insuccès, la recette éternelle de tout politique reste la même : bouger pour faire croire que cela avance. Ainsi, on doubla en 2020 France Stratégie avec la création d’un Haut-Commissariat au Plan… avant de se rendre compte, cinq ans après, que l’on pouvait fusionner ces deux institutions devenues depuis lors Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan… le flou, l’instabilité et le manque de prospective des politiques publiques symbolisés par ceux même qui sont en charge d’y porter remède.
À la vérité, aucun comité ne résoudra ce problème. Aucune loi, aussi efficace fut elle ne pourra seule endiguer le phénomène. En politique seule l’incarnation, la volonté et la stabilité peuvent assurer le succès de grandes politiques à l’échelle du territoire et des défis du monde à venir. Or ces défis sont immenses, tant en terme économique, territorial, industriel, militaire ou éducatif. Le monde n’attendra pas la France. Le grand défi de l’année 2027, avec ses échéances électorales, sera celui de la stratégie : avoir une stratégie certes, mais surtout se donner les moyens de cette stratégie. Tel doit-être le critère, l’unique critère, sur lequel seront jugés les candidats à l’élection présidentielle.
Depuis trop longtemps nos hommes politiques passent leur temps à nous expliquer ce qu’ils feront «quand ils seront au pouvoir», oubliant en cela la vieille leçon capétienne des rois de France : être au pouvoir c’est d’abord et avant tout «créer du pouvoir», c’est-à-dire conquérir les moyens d’action durables, réels et nécessaires.
Nos concitoyens l’attendent, notre économie en a besoin, nos élus locaux le réclament… la France y aspire.


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