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FIGAROVOX/TRIBUNE - Dans un avis rendu le 9 juin, le Collège de déontologie des magistrats de l’ordre judiciaire a jugé l’appartenance à la franc-maçonnerie incompatible avec les obligations éthiques des magistrats. Pour l’avocat, une telle appartenance ne nuit pourtant pas à l’indépendance de la justice.
Frédéric Thiriez est avocat au Conseil d’État et la Cour de cassation.
Ainsi, la qualité de magistrat serait incompatible avec l’appartenance à la franc-maçonnerie. C’est en tout cas le sens d’un avis rendu le 9 juin par le respectable Collège de déontologie des magistrats de l’ordre judiciaire. C’est ce même collège qui avait, il y a peu, dénié à la mère du jeune Elias, assassiné à la sortie d’un entraînement de football, le droit de s’entretenir avec les magistrats qui avaient laissé en liberté l’auteur présumé des coups mortels.
Mais quelle mouche a piqué l’instance déontologique ? Sur la méthode, d’abord. Le texte de l’avis avoue benoîtement que le collège a puisé ses sources, non dans les ouvrages d’ailleurs fort nombreux sur la franc-maçonnerie, mais dans l’encyclopédie en ligne Wikipédia. Un aveu de paresse qui en dit beaucoup sur le sérieux du travail accompli.
Sur le fond, surtout. Le collège commence par affirmer que «le magistrat bénéficie pleinement du droit reconnu à tout citoyen d’adhérer à une association». On regrette cependant qu’il ait oublié de mentionner la liberté de conscience et la liberté d’opinion. Passons, car la conclusion demeure sans appel : «L’appartenance à la franc-maçonnerie est incompatible avec les obligations déontologiques qui pèsent sur tout magistrat lorsque le serment prêté induit une allégeance ou une solidarité prioritaire. À défaut, elle suscite des réserves importantes et appelle la plus grande vigilance du magistrat au regard du respect, dans l’apparence comme dans la réalité, des principes d’indépendance, d’impartialité et de neutralité». Dans le corps de l’avis, le Conseil met particulièrement en cause, outre le serment, le «secret maçonnique».
La discrétion permettait de protéger les membres des loges et leurs réunions. Il n’en va plus de même aujourd’hui, heureusement, et le secret demeure purement théorique.
Frédéric ThiriezRegardons les choses d’un peu plus près. Le serment, d’abord. Plutôt qu’à Wikipédia, référons-nous aux textes officiels. Le serment des apprentis, au rite écossais rectifié, dit ceci : «Moi (nom de baptême et nom civil), je promets sur le Saint Évangile, en présence du Grand Architecte de l’Univers et je m’engage sur ma parole d’honneur devant cette respectable assemblée, à être fidèle à la sainte religion chrétienne, au Chef d’État, aux lois de l’État ; d’être bienfaisant envers tous les hommes, lorsque je pourrai leur être utile ; de ne jamais révéler aucun des mystères, secrets et symboles de la Franc-Maçonnerie de quelque manière que ce puisse être et de n’en parler à aucun homme que je n’aurais pas reconnu pour un vrai et fidèle maçon. Je promets de me soumettre aux lois de la Franc-Maçonnerie, à ceux qui sont chargés de leur exécution ; d’aimer tous mes frères et de faire respecter et chérir l’Ordre, en pratiquant constamment parmi les hommes les vertus qu’il exige».On chercherait en vain dans ce serment la trace d’une «solidarité prioritaire» telle que dénoncée par l’instance déontologique. Quant à «l’allégeance» ou «l’obéissance» redoutée par le Conseil, force est de constater qu’elle est due d’abord au chef de l’État et aux lois de la République, avant d’être étendue aux «lois de la franc-maçonnerie». Au demeurant, celui qui adhère à une association ne s’engage-t-il pas à respecter ses statuts ?
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Le «secret maçonnique» fait beaucoup parler, si j’ose dire. Il s’est imposé, on le sait, au XVIIe siècle, à une époque où les francs-maçons étaient étroitement surveillés par les autorités politiques et religieuses. La discrétion permettait de protéger les membres des loges et leurs réunions. Il n’en va plus de même aujourd’hui, heureusement, et le secret demeure purement théorique. Les grandes obédiences publient leurs activités et leurs positions. Les «rites» sont dévoilés dans tous les ouvrages spécialisés. Le secret, si secret il y a, oblige seulement à ne pas dévoiler le nom des membres qui veulent rester discrets pour des motifs qui leur appartiennent.
On le voit, la franc-maçonnerie n’a rien de la secte que le Collège de déontologie voudrait, par ignorance sûrement, nous présenter. Mais son avis demeure inquiétant. Si l’appartenance à la franc-maçonnerie est contraire aux principes d’indépendance, d’impartialité et de neutralité qui s’imposent au magistrat, découvrira-t-on demain qu’il en va de même pour l’appartenance à un parti politique ou à un syndicat ?


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