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Juillet, le soleil, la plage… et la glissade linguistique? À l’Île-du-Prince-Édouard, les deux mois de vacances d’été riment parfois avec une baisse du niveau de français chez les élèves. En milieu minoritaire, ce phénomène d'érosion, souvent qualifié de dégringolade de l’été, représente un défi de taille pour les familles.
Les enseignants sont en première ligne pour constater ce glissement. Amélie Bétus, ancienne enseignante au secondaire sur l’île aujourd'hui établie en Colombie-Britannique, explique que la même inquiétude revient comme un refrain chaque année dans la bouche de ses élèves.
Ils vont arriver et me dire : "Oh madame, on a perdu tout notre français pendant les vacances !". Donc il faut les rassurer.
Je dirais qu'après une semaine, 10 jours, ils ont retrouvé leur niveau d'avant les vacances. Ça passe par beaucoup d'oral, explique-t-elle.
Si 10 jours peuvent suffire à certains élèves du cursus francophone pour reprendre le rythme, l'impact à long terme s'avère beaucoup plus insidieux.
Un français rouillé, mais pas perdu
Anne-Marie Rioux, directrice de la programmation à la Commission scolaire de langue française (CSLF), rappelle que les recherches récentes montrent que la perte du français pendant l’été ne touche plus seulement la lecture, mais s'étend aussi aux mathématiques et à l'oral.
Ça crée un écart d’à peu près deux mois pour certains enfants lorsqu'ils arrivent à l'école. C’est un peu comme la bicyclette, quand on en fait pas, ça se perd pas nécessairement mais on est un petit peu rouillé.
Ce retard de deux mois de scolarité accumulé été après été, de la maternelle jusqu'à la 5e année, finit par représenter une année scolaire complète de retard, indique-t-elle.
C'est pourquoi la responsable insiste sur l'importance d'offrir des mesures de soutien et de prévention au cœur même des écoles. L'objectif : réduire l'écart avec les élèves qui bénéficient d'un bain linguistique estival et qui lisent en français au moins trente minutes quotidiennement.

« En septembre, les équipes école sont engagées à créer encore plus d'opportunités pour les jeunes de pouvoir reprendre la langue le plus rapidement possible », assure Anne-Marie Rioux de la CSLF. (Photo d'archive)
Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult
Le défi est encore plus grand pour les jeunes inscrits en immersion française. En raison d'une exposition plus faible à la langue et de classes souvent plus nombreuses, ils subissent une baisse de niveau plus marquée, générant une forte hétérogénéité en septembre, rapporte Amélie Bétus, qui a déjà enseigné en immersion.
La créativité des familles exogames
Pour y remédier, le personnel enseignant doit consacrer environ un mois complet aux révisions des bases de grammaire avant d'aborder de nouveaux contenus.
Ce temps d'arrêt obligatoire retarde l'avancement de programmes scolaires déjà très denses, forçant les enseignants à prioriser certaines compétences et à s'appuyer sur des méthodes collaboratives, comme la correction de projets en petits groupes par les pairs, détaille Amélie Bétus.

L'école François-Buote de Charlottetown, à l'Île-du-Prince-Édouard. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Gabrielle Drumond
Si la rentrée est si complexe, c'est que le maintien du français se heurte à la réalité sociolinguistique de l'Île-du-Prince-Édouard. Ici, une grande partie des élèves grandit au sein de familles exogames — où l'un des parents est anglophone — ou au sein de foyers entièrement anglophones.
Dès que la cloche sonne la fin des classes, l’environnement des jeunes redevient massivement anglophone. Pour contrer ce glissement estival loin des salles de cours, les parents doivent faire preuve d’une grande créativité.
Selina Pellerin, dont la fille aînée fréquente l’école François-Buote à Charlottetown, mise ainsi sur les camps de jour. Cette mère francophone, en couple avec un anglophone, programme également des vacances immersives pour ses enfants.
Tous les étés, on invite les membres de notre famille francophone à nous rendre visite. L'année passée, on a fait un voyage au Québec, ça aide de passer ses vacances dans un endroit francophone, où on entend du français partout.
Options locales et routines à la maison
Selina Pellerin estime également que les Maritimes regorgent de possibilités. Elle évoque notamment sa dernière excursion familiale au Parc national de Fundy au Nouveau-Brunswick : J’aime bien les lieux historiques et les parcs nationaux parce que toute l’information et la programmation sont disponibles en anglais et en français.
Le quotidien s'avère particulièrement exigeant pour les parents qui travaillent sans réseau familial sur l’île, à l'instar de Jeff Collins, qui, avec sa femme, forme un couple anglophone dont la fille aînée fréquente l’école François-Buote.
Pour combler le fossé, sa famille intègre le français dans les routines estivales : lecture de livres en français, visionnage de films, participation aux activités du centre scolaire-communautaire Le Carrefour de l'Isle-Saint-Jean et organisation de rendez-vous de jeux avec les camarades de classe.
Le tutorat et la pratique orale
Pour épauler ces familles, il existe du soutien linguistique. Camille Bourgeois, monitrice de langue à l'école Saint-Augustin à Rustico et tutrice à son compte, note d’ailleurs une forte augmentation des demandes de cours particuliers à l'approche de septembre.
Il y a beaucoup de familles qui cherchent, pour aider leurs enfants à retrouver leur français et avoir moins de mots d'anglais, parce qu'ils n'ont pas eu beaucoup de pratique pendant l'été.
Selon elle, la priorité doit être accordée à l'oral : Les élèves vont écrire comme ils parlent. Si le cerveau pense en français à l'oral, l'écrit suivra beaucoup plus naturellement à la rentrée.

Camille Bourgeois offre du tutorat en personne et en ligne aux élèves francophones de la province.
Photo : Courtoisie
Pour éviter que le manque de ressources soit un obstacle, les écoles de la province déploient elles aussi des efforts considérables, en laissant notamment leurs bibliothèques en libre accès tout l'été.
Anne-Marie Rioux recommande également d'utiliser le calendrier d'activités de la Fédération des parents, disponible dès le 1er juillet, pour planifier de petites bulles de français au quotidien.
Pour réussir à faire vivre la langue chez les jeunes qui ont parfois peur de s'exprimer, les camps de jour francophones et bilingues constituent une autre ressource. Ils permettent de sortir le français du cadre strict de la salle de classe pour l'associer au plaisir et aux amitiés.
Les camps d’été : associer la langue au plaisir
L'organisme Jeunesse Acadienne et Francophone de l'Île-du-Prince-Édouard (JAFLIPE), offre ainsi une véritable bouffée d'oxygène aux adolescents de 12 à 18 ans grâce à son grand camp provincial fin juillet, selon son président Hayden Cotton.

« On veut encourager les parents de continuer les expériences linguistiques durant l’été », dit Lucie Newson de Canadian Parents for French. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Laurent Rigaux
De son côté, Canadian Parents for French propose des camps thématiques bilingues axés sur la musique (The Nest) ou les sciences (STIMA). Lucie Newson, directrice générale de l'organisme, en résume la philosophie.
C'est vraiment comment s'amuser l’été en français, pour que quand les élèves retournent à l’école en septembre, ils sont confortables, ils ont eu l'oreille à la langue durant l'été.
Créer une synergie sans jugement entre les élèves par le biais d'activités ludiques reste la stratégie la plus efficace, affirme la responsable.
Qu'il s'agisse de modifier la langue de la console de jeux vidéo, de regarder un film en français, de participer à un camp de robotique ou de lire une histoire, l'important est simplement de garder l'oreille ouverte et d'y prendre du plaisir.


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