Au milieu du bocage encore debout dort depuis les années 1960 un réseau démesuré de chemins creux que le remembrement a coupés de leurs deux bouts, transformés en impasses végétales où plus personne ne passe. Ces tranchées bordées de talus, qui menaient jadis les vaches à l’étable ou les charrettes au bourg, s’arrêtent aujourd’hui net devant un champ agrandi, avalées par les ronces.
Le chiffre donne le vertige : entre 1945 et 1983 on estime à plus de 835 000 kilomètres la longueur de haies et talus détruits à la suite d’opérations de remembrement. Une distance qui correspond à plus de vingt fois le tour de la Terre, rayée du paysage en moins de quarante ans, à coups de pelleteuse et de subventions publiques.
À retenir
- Pourquoi un dispositif considéré comme archaïque s’avère décisif pour la gestion de l’eau?
- Comment 835 000 km de talus ont-ils disparu sans que personne ne mesure les conséquences?
- Que deviennent ces chemins creux devenus des impasses végétales oubliées du monde agricole?
Sommaire
- Des routes vivantes taillées par le bétail
- Ce qui freinait l’eau n’était ni le fossé ni la pente
- Des tronçons qui ne mènent plus nulle part
Des routes vivantes taillées par le bétail
Avant d’être des obstacles à araser, ces talus plantés et ces chemins encaissés formaient l’ossature du bocage. Un chemin creux est un chemin de terre situé entre deux parcelles, souvent bordé de talus de chaque côté, et constituait la voie traditionnelle de circulation dans les paysages de bocage. Leur largeur n’était pas due au hasard : ces chemins souvent étroits, de la largeur d’un char ou d’un tombereau, étaient entretenus par le passage du bétail et, autrefois, de manière communautaire par la population.
La forme creusée elle-même racontait une histoire d’usage plus que de géologie. La morphologie en creux résultait de l’élévation par l’homme de deux talus sur les côtés, dont le substrat pouvait provenir d’un fossé longeant le chemin, le creux étant parfois accentué par l’érosion sur les tronçons en pente. En Bretagne, dans le bassin de Rennes notamment, leur utilité dépassait le simple passage : ils permettaient de conduire les animaux avec un minimum de risques pour les cultures, mais restaient surtout indispensables à la gestion de l’eau, sur des sols peu accidentés et assez imperméables.
Ce qui freinait l’eau n’était ni le fossé ni la pente
Voilà l’idée reçue à corriger. On imagine volontiers que c’est le relief, ou un simple fossé d’évacuation, qui régule le ruissellement dans ces campagnes vallonnées. La réalité tient à un dispositif plus modeste : le talus lui-même. Les talus permettent de freiner l’écoulement de l’eau dans le sens de la pente et facilitent ainsi son infiltration dans les sols, tout en évitant l’érosion et le lessivage qui emportent la matière organique.
Le chemin creux, lui, jouait un rôle presque inverse et complémentaire selon les endroits. Les chemins creux faisaient office de drainage, et conduisaient les eaux vers des points stratégiques comme les biefs de moulins, les douves et viviers des manoirs, ou les pâtures. Un système d’ingénierie paysanne, ajusté sur des siècles, où les chemins creux conduisaient et retenaient à la fois l’eau et le bétail. Retirer les talus revenait donc à retirer l’éponge, pas seulement la clôture.
Les conséquences n’ont pas tardé à se voir sur le terrain. Le recul du nombre de chemins creux s’est souvent accompagné d’une forte augmentation de l’érosion des sols, des inondations et de sécheresses induites par la non-rétention de cette eau, ainsi que d’une hausse de la pollution des nappes par les engrais. Un paradoxe cruel pour des aménagements pensés au départ pour moderniser l’agriculture et non pour la fragiliser face au climat.
Des tronçons qui ne mènent plus nulle part
Le remembrement ne s’est pas contenté d’araser des haies isolées : il a disloqué des réseaux entiers. Les conséquences écologiques et paysagères de ces opérations, notamment dans les régions bocagères et les zones humides, se sont accompagnées dans de nombreux cas de la destruction des haies et de l’arasement des talus, entraînant à l’échelle du pays une transformation sans précédent des milieux cultivés. Certains chemins, privés d’un bout ou de l’autre par la fusion de parcelles voisines, ont continué d’exister sans plus relier quoi que ce soit. Des impasses de terre battue, bordées de vieux frênes, que la végétation referme lentement.
La cause profonde tenait moins à la haie elle-même qu’à ce qu’elle représentait pour une agriculture en pleine bascule. Les talus arborés ont été considérés comme des obstacles au développement des grandes cultures, tandis que l’herbage et la polyculture-élevage perdaient de leur valeur marchande apparente. Le tracteur ne passait pas dans un chemin creux ; la moissonneuse-batteuse encore moins. Alors on a comblé, aligné, ouvert grand les parcelles, sans toujours mesurer ce que ces mètres de talus emportaient avec eux.
Certains de ces tronçons oubliés survivent pourtant, à l’écart des grandes routes agricoles. Sans troupeau à canaliser ni charrette à faire passer, entretenus par personne, ils servent parfois de refuge à une faune que les champs ouverts ne tolèrent plus, ou de passage discret pour les promeneurs qui en connaissent l’existence. Un bout de bocage qui continue de freiner l’eau, sans que quiconque le lui ait demandé.
Sources : shango.media | terre-de-l-homme.blog4ever.com


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