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En conduisant l’eau par canaux jusqu’au bassin du Murray-Darling, l’Australie a littéralement blanchi 2,5 millions d’hectares qu’elle voulait rendre fertiles

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Blanchir la terre pour l’avoir voulue verte, voilà le paradoxe qui résume un siècle d’irrigation dans le bassin du Murray-Darling. Depuis les années 1960, ce grand bassin agricole du sud-est australien voit certaines de ses terres se couvrir d’une croûte blanche et cristalline, signe que le sel remonté des profondeurs a fini par tuer les cultures qu’on voulait y faire pousser. Le phénomène touche aujourd’hui plus de 2,5 millions d’hectares en Australie, principalement dans les États du sud, une surface comparable à celle de la Belgique tout entière.

À retenir

  • Une croûte blanche cristalline recouvre désormais une surface comparable à la Belgique : comment l’eau d’irrigation a-t-elle pu faire le contraire de son intention ?
  • Le défrichement des arbres profonds et l’irrigation ont créé la tempête parfaite : plus on arrosait pour fertiliser, plus le mécanisme inverse s’amplifiait
  • Des fermes entières achetées pour prospérer se sont retrouvées stériles : le remède coûte parfois plus cher que la terre elle-même

Sommaire

  1. L’eau qui creuse sa propre tombe
  2. Des vallées entières rendues stériles
  3. Un remède qui coûte plus cher que le mal

L’eau qui creuse sa propre tombe

Le mécanisme tient en une phrase, mais ses conséquences se comptent en décennies de terres perdues. Quand on irrigue un sol en climat semi-aride, l’eau apportée en excès ne reste pas sagement dans la zone racinaire des plantes : elle traverse cette zone et rejoint la nappe phréatique, faisant remonter le niveau de l’eau souterraine et provoquant une accumulation de sel dans les couches superficielles du sol. Le sol australien, lui, n’a jamais manqué de sel : accumulé sur des milliers d’années par les pluies et les vents chargés d’embruns, il dormait tranquillement dans le sous-sol. L’irrigation l’a réveillé.

Deux gestes humains ont précipité le phénomène dans le bassin. D’abord le défrichement massif des arbres à racines profondes, remplacés par des cultures et des pâturages qui pompent bien moins d’eau de pluie. Ensuite l’installation des réseaux d’irrigation eux-mêmes, sur les plaines riveraines et dans la région du Mallee. Selon une analyse publiée dans la revue Water, ces deux actions ont conduit à faire entrer davantage d’eau dans les systèmes souterrains, ce qui a mobilisé le sel vers la surface du sol et vers les rivières. Plus on arrosait pour faire fructifier, plus on alimentait le mécanisme inverse.

Des vallées entières rendues stériles

Les chiffres régionaux donnent la mesure du désastre silencieux. Dans le nord du Victoria, la vallée du Loddon comptait déjà 250 000 hectares avec des nappes salines peu profondes, tandis que la zone irriguée de Goulburn affichait environ 120 000 hectares avec des nappes phréatiques peu profondes, une surface que l’on prévoyait de voir doubler en quarante ans si rien n’était fait. Des fermes entières, achetées pour cultiver du riz, des vignes ou des vergers, se sont retrouvées avec des sols aussi blancs que du gypse, incapables de faire germer quoi que ce soit.

Les scientifiques ont mis du temps à sonner l’alarme officiellement. La salinité était un problème connu depuis les années 1960, mais ce n’est qu’au milieu des années 1980 qu’elle a été reconnue comme l’un des défis environnementaux et économiques les plus importants du bassin. En 1988, les gouvernements des États du bassin et le gouvernement fédéral ont fini par réagir en commun : ils ont élaboré une stratégie de gestion de la salinité et du drainage pour s’attaquer au problème et à ses causes. Trente ans de retard sur un phénomène qui, lui, ne demandait qu’à s’accumuler tranquillement sous les champs.

Un remède qui coûte plus cher que le mal

Récupérer une terre blanchie par le sel n’a rien d’une opération anodine. Il faut installer un drainage souterrain capable d’intercepter l’eau salée avant qu’elle ne remonte, un chantier de tuyaux et de pompes dont le coût dépasse souvent ce que vaut la terre elle-même une fois remise en état. Certaines exploitations ont misé sur les salt interception schemes, ces systèmes de forages qui détournent l’eau salée vers des bassins d’évaporation. Ces dispositifs consistent à dévier l’eau saline vers des bassins d’évaporation grâce à un système de forage et de pompage, l’évaporation laissant le sel derrière elle, un sel qui peut ensuite être vendu, une maigre consolation économique face à l’ampleur du problème.

Certaines zones ont malgré tout inversé la tendance, preuve que le combat n’est pas perdu d’avance. Dans la vallée de la Murray, en Nouvelle-Galles du Sud, les surfaces touchées par la salinité d’irrigation sont passées de 14 000 hectares à moins de 500 hectares en une dizaine d’années, grâce à une meilleure gestion des exploitations et, semble-t-il, à des hivers moins pluvieux. Mais l’Australie n’est pas un cas isolé : dans le monde entier, l’irrigation a laissé sa marque salée sur d’immenses étendues. On estimait déjà à 45 millions d’hectares la surface de terres salinisées dans les zones irriguées de la planète, dans les années 1980. Le bassin du Murray-Darling n’est qu’un chapitre, particulièrement documenté, d’une histoire mondiale où l’eau censée nourrir a fini, ailleurs aussi, par calciner les sols qu’elle traversait.

Sources : uknowledge.uky.edu | researchgate.net | sciencedirect.com

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