À retenir
- Le 15 août 1976, 73 600 habitants ont été évacués du sud de la Basse-Terre en réaction aux signaux d’une activité volcanique accrue de la Soufrière.
- Les scientifiques se divisaient : Haroun Tazieff affirmait l’absence de danger tandis que Claude Allègre défendait l’évacuation préventive.
- Les analyses ultérieures ont confirmé l’absence de magma frais, donnant finalement raison à Tazieff, mais validant la décision du préfet face à l’incertitude du moment.
Le 15 août 1976 à 8 h 40, un préfet ordonne l’impensable : vider en quelques heures tout le sud de la Basse-Terre. Trois mois et demi plus tard, 73 600 Guadeloupéens auront quitté leurs maisons, leurs champs de bananes et leurs écoles pour fuir un volcan qui, finalement, n’a jamais craché la moindre goutte de magma. L’histoire de la Soufrière en 1976 est celle d’une évacuation massive, sans mort à déplorer, mais suivie d’une polémique scientifique qui a marqué les mémoires bien après le retour des habitants.
Tout commence loin des explosions spectaculaires, dans le silence des sismographes. Du 24 au 27 juillet 1975, l’observatoire de Saint-Claude, rattaché à l’Institut de physique du globe de Paris, détecte les premiers signes d’une activité inhabituelle sous le massif volcanique. La préfecture est alertée le 13 novembre 1975, sans que personne n’imagine encore l’ampleur de ce qui suivra.
Entre 1975 et 1977, environ 16 000 séismes et 26 explosions seront enregistrés autour du volcan.
Le 8 juillet 1976, une première explosion phréatique ouvre une faille au col de l’Échelle et plonge Saint-Claude dans l’obscurité. Sans attendre de consigne officielle, 23 000 habitants de Saint-Claude et de Basse-Terre quittent spontanément leurs foyers pour rejoindre la Grande-Terre, chiffre que le secrétaire d’État aux DOM-TOM Olivier Stirn communiquera plus tard au Sénat. Haroun Tazieff, dépêché sur place les 13 et 16 juillet, examine les données et conclut à l’absence de magma frais : pour lui, l’éruption ne présente aucun danger. Cette évaluation initiale va rapidement se heurter à d’autres lectures des mêmes phénomènes.
Le 15 août 1976 à 7 h 30, trois scientifiques de l’IPGP, Robert Brousse, John Tomblin et Michel Feuillard, préviennent le préfet Jean-Claude Aurousseau que tout indique une montée de magma. Une heure plus tard, l’alerte n° 2 du plan ORSEC est déclenchée. L’évacuation totale du sud de la Basse-Terre est ordonnée pour minuit, Vieux-Fort suivant le 17 août.
Au total, 73 600 personnes seront évacuées, dont environ 40 000 le seul 15 août, les autres étant déjà partis d’eux-mêmes.
Le préfet lui-même quitte la zone évacuée, préfecture comprise. Stades, écoles et gymnases de Grande-Terre sont réquisitionnés pour loger les familles déplacées, dans une improvisation logistique qui mobilise toute l’administration insulaire. Un professeur, dépêché sur l’île pour analyser la fréquence des séismes, évoquera même une « force d’explosion finale de 30 mégatonnes, 1 000 fois la bombe d’Hiroshima », de quoi convaincre les derniers hésitants. Aucun mort ne sera pourtant déploré dans toute cette opération.
La décision divise immédiatement la communauté scientifique. Claude Allègre, tout juste nommé à la tête de l’IPGP, soutient la ligne de la prudence et défend l’évacuation. Tazieff, lui, conteste publiquement cette lecture des événements et affirme que la Soufrière reste inoffensive.
Le 30 août 1976, l’affrontement prend un tour presque tragique. Tazieff, Allègre et plusieurs collègues gravissent le volcan lorsqu’une violente explosion les surprend près du gouffre Tarissan, projetant des blocs de roche pendant plusieurs minutes. Les scientifiques s’en sortent avec de légères blessures, évacués par hélicoptère vers Pointe-à-Pitre.
La querelle Tazieff-Allègre se règle finalement en défaveur du premier, limogé de la tête du service de volcanologie de l’IPGP.
Or les mois suivants vont donner raison, au moins sur le fond, à celui qu’on a écarté. Le 8 octobre 1976, l’IPG reconnaît l’absence de verres frais dans les échantillons analysés. Le 12 octobre, le laboratoire américain de Los Alamos confirme que les poussières volcaniques ne contiennent pas de magma frais. Deux jours plus tard, le rapport Minster aboutit à la même conclusion : l’éruption reste purement phréatique, faite de vapeur, de cendres, de blocs projetés et de coulées de boue s’étendant sur trois à cinq kilomètres.
Le retour des habitants s’organise alors par étapes. Vieux-Habitants et Capesterre-Belle-Eau rouvrent dès le 15 septembre, suivies début octobre par une vie de jour autorisée à Capesterre, Gourbeyre et Trois-Rivières. Une conférence internationale d’experts, réunie du 15 au 18 novembre 1976 sous la présidence de Frank Press, du Massachusetts Institute of Technology, tranche définitivement en faveur d’un retour complet.
Saint-Claude, dernier secteur évacué, retrouve ses habitants à partir du 1er décembre 1976.
La facture, elle, s’avère lourde pour une île qui ne compte alors qu’environ 320 000 habitants. Le comité économique et social de la Guadeloupe évalue à 25 000 le nombre de travailleurs privés d’emploi pendant la crise. Les particuliers essuient 400 millions de francs de préjudices immobiliers, l’agriculture perd 40 millions de francs entre bananes et maraîchage, et les collectivités locales encaissent 10 millions de recettes en moins. Face à ces pertes, l’État débloque 10 millions de francs pour financer des chantiers de chômage et nourrir les familles hébergées.
Une analyse rétrospective publiée en 2014 dans le Journal of Applied Volcanology, signée par Tracy Hincks, Jean-Christophe Komorowski, Stephen Sparks et Willy Aspinall, a recalculé les probabilités à partir des données disponibles au 31 août 1976. Leur modèle bayésien estime alors la probabilité d’une éruption magmatique à environ 0,4, un niveau qui rend la décision du préfet parfaitement défendable au regard des informations de l’époque. C’est l’issue, sans magma ni victime, qui a fini par faire passer cette évacuation pour disproportionnée.
Le cinéaste allemand Werner Herzog s’est rendu sur place pendant ces semaines d’évacuation pour filmer les rues désertées de Basse-Terre, capturant l’atmosphère spectrale d’une ville abandonnée face à un volcan silencieux. Cinquante ans plus tard, l’Observatoire volcanologique et sismologique de Guadeloupe continue de surveiller en permanence le même sommet, rappelant qu’une décision fondée sur la prudence, même erronée sur l’issue finale, reste parfois la seule option raisonnable face à l’incertitude.
Sources : la1ere.franceinfo.fr | epochtimes.fr


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