Six cent trente-neuf. C’est le nombre de pygargues à tête blanche recensés en une seule saison sur un torrent du Montana, avant que l’espèce ne déserte purement et simplement les lieux. La cause ? Une crevette d’eau douce de deux centimètres, déversée par erreur de calcul dans les lacs de l’État pour engraisser des saumons destinés aux pêcheurs.
L’histoire commence dans les années 1960, loin de tout scandale écologique. Les gestionnaires de pêche du Montana cherchent alors une solution pour des kokanee jugés trop petits, ce saumon rouge d’eau douce très prisé des pêcheurs sportifs de la région. Leur idée : introduire du Mysis, un petit crustacé d’eau profonde censé nourrir davantage les poissons et faire grossir les prises.
À retenir
- Le Mysis introduit en 1968 se reproduit massivement et atteint 70 à 80 milliards d’individus en 1986.
- La truite grise prospère grâce aux mysis tandis que les kokanee sont privés de nourriture et disparaissent.
- Le McDonald Creek perd 600 pygargues qui venaient se nourrir des saumons en fraie.
Sommaire
Une crevette censée doper les saumons des pêcheurs
L’opération démarre en 1968 dans les lacs Whitefish et Ashley, puis se poursuit en 1975 dans le lac Swan. Selon la chronologie établie par Flathead Valley Trout Unlimited, Montana Fish and Game a introduit le Mysis dans plusieurs lacs de tête de bassin du Flathead, dont les lacs Swan, Ashley et Whitefish, pour répondre au problème du retard de croissance des saumons kokanee, avant que la crevette n’atteigne le lac Flathead en 1981. Le raisonnement paraissait solide sur le papier.
Le problème, c’est que ces lacs communiquent entre eux par un vaste réseau hydrographique. Les mysis n’ont aucune intention de rester sagement dans leur lac d’origine : elles dérivent, descendent le courant, colonisent les bassins voisins. En quelques années, la population explose de façon spectaculaire, passant selon les relevés de la station biologique de l’université du Montana de seulement quelques individus en 1982 à 70 ou 80 milliards en 1986. Un chiffre qui donne le vertige pour un crustacé de la taille d’un ongle.
Le lac Flathead, le plus grand plan d’eau douce naturel de l’ouest américain, devient alors le théâtre malgré lui d’une expérience grandeur nature.
Un festin qui profite aux mauvais prédateurs
Sur le papier, plus de nourriture aurait dû profiter aux kokanee. Dans les faits, c’est l’inverse qui se produit. Les mysis se nourrissent la nuit du même zooplancton dont dépendent les jeunes saumons, tout en restant tapies au fond du lac le jour, hors de portée des kokanee qui chassent à vue en pleine lumière. Résultat : les saumons se retrouvent privés de leur garde-manger habituel, pendant que la truite grise, elle, prospère.
Cette truite grise (le lake trout, introduite dès 1905 mais restée discrète pendant des décennies) trouve enfin dans les mysis la ressource profonde qui lui manquait pour se développer. Une étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences en 2011 décrit précisément ce mécanisme : la truite grise, introduite 80 ans plus tôt mais restée à faible densité, a explosé dès que le Mysis s’est établi, ce crustacé du fond éliminant un goulot d’étranglement alimentaire ; ce poisson vorace domine désormais la pêcherie du lac, tandis que les kokanee ont été extirpés.
La pêche au kokanee s’effondre entre 1986 et 1987.
McDonald Creek, le torrent qui a perdu ses aigles
Chaque automne, avant la catastrophe, des milliers de kokanee remontaient frayer dans McDonald Creek, au cœur du parc national des Glaciers. Ce rassemblement attirait à son tour l’un des plus grands regroupements de pygargues à tête blanche du pays, venus se nourrir des poissons épuisés par la fraie. Selon les relevés cités dans les travaux universitaires sur l’histoire écologique du lac Flathead, les kokanee avaient établi d’autres sites de fraie, notamment à la sortie du lac McDonald dans le parc national des Glaciers, et entre 1980 et 1985, l’abondance des géniteurs y attirait des rassemblements de pygargues dont la densité maximale dépassait 600 oiseaux. Ce spectacle faisait de McDonald Creek un site d’observation ornithologique de premier plan.
Puis les saumons ont disparu. Une synthèse consacrée à l’invasion du Mysis résume sobrement l’enchaînement : comme leur proie favorite, le saumon kokanee, disparaissait, les aigles se sont dispersés. Une autre analyse du phénomène situe précisément la fin de l’histoire : huit ans après leur première détection dans le lac Flathead, il n’y avait plus aucun saumon kokanee dans le lac en 1989.
Sans poisson à se disputer, plus aucune raison de s’arrêter au torrent.
Un cas d’école devenu référence en écologie
Ce basculement a fait l’objet d’une publication devenue une référence du genre. En 1991, les chercheurs Craig Spencer, Riley McClelland et Jack Stanford publient dans la revue BioScience un article au titre sans détour, « Shrimp stocking, salmon collapse, and eagle displacement » (l’introduction de crevettes, l’effondrement du saumon et le déplacement des aigles). Le texte documente pas à pas comment une décision de gestion piscicole, pensée pour satisfaire des pêcheurs sportifs, a fini par vider un torrent entier de ses rapaces. Vingt ans plus tard, l’étude parue dans PNAS confirmera que cette cascade trophique s’est révélée durable, la truite grise ayant définitivement pris le contrôle du réseau alimentaire du lac.
Des tentatives de repeuplement en kokanee ont bien eu lieu entre 1988 et 1991, sans succès durable. Le lac Flathead reste aujourd’hui dominé par la truite grise, tandis que le Mysis continue de proliférer dans ses eaux profondes, une présence que les gestionnaires locaux savent désormais impossible à effacer.
Sources : osti.gov | journals.uwyo.edu | academia.edu


2 week_ago
66



























.jpg)






French (CA)