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En signant des piles d’enveloppes la veille du décollage, les astronautes d’Apollo ont littéralement remplacé l’assurance-vie qu’aucune compagnie ne voulait leur vendre

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Avant chaque décollage, les astronautes d’Apollo s’adonnaient à un rituel aussi discret qu’essentiel : signer des centaines d’enveloppes philatéliques destinées à leurs proches. Face au refus catégorique des compagnies d’assurance de couvrir leur vie, ces simples bouts de papier constituaient littéralement leur unique filet de sécurité financière en cas de tragédie.

À retenir

  • Aucune compagnie d’assurance n’acceptant de couvrir les astronautes d’Apollo pour cause de risque trop élevé, ceux-ci signaient pendant la quarantaine des centaines d’enveloppes philatéliques destinées à leurs familles en cas de décès.
  • L’affaire Apollo 15 en 1971, où trois astronautes ont tenté de revendre commercialement une centaine d’enveloppes emportées sur la Lune, a entraîné leur exclusion définitive des vols spatiaux et la fin de cette pratique.
  • Devenues objets de collection depuis les années 1990, certaines de ces enveloppes se sont vendues plusieurs dizaines de milliers de dollars aux enchères, Buzz Aldrin ayant lui-même cédé les siennes en 2023.

Quand aucun assureur ne voulait risquer un centime sur leur vie

Devenir astronaute dans les années 1960 relevait de l’exploit, mais cela s’accompagnait d’un problème très terre à terre: personne ne voulait leur vendre une assurance-vie. Dès 1961, les Mercury Seven, ces premiers astronautes américains propulsés au rang de héros nationaux, se sont vus refuser toute police d’assurance conventionnelle. Les compagnies estimaient les missions spatiales beaucoup trop risquées, et leurs contrats excluaient explicitement les vols expérimentaux, une catégorie dans laquelle un vaisseau Apollo entrait sans discussion possible.

Le paradoxe devenait presque cruel lorsqu’on regarde les chiffres: Neil Armstrong, celui qui allait fouler le sol lunaire, touchait un salaire annuel de 27 401 dollars. Une somme confortable pour l’époque, mais largement insuffisante pour financer une police privée adaptée à un métier où l’espérance de survie n’avait rien d’une certitude. Les familles se retrouvaient donc dans une situation vertigineuse: leur mari, leur père, partait risquer sa vie pour la conquête spatiale, sans le moindre filet financier officiel en cas de drame.

La combine des enveloppes signées pour protéger les familles

C’est là qu’intervient une pratique aussi ingénieuse que méconnue. Contrairement à une idée reçue, les enveloppes n’étaient pas signées la veille du décollage mais pendant la quarantaine pré-vol, environ un mois avant le lancement, au Kennedy Space Center ou au Hilton Hotel de Cocoa Beach. Pour la seule mission Apollo 11, les trois astronautes ont signé entre 500 et 1 000 enveloppes, appelées aujourd’hui insurance covers par les collectionneurs.

Le mécanisme était simple mais redoutablement efficace. Ces enveloppes, ornées de timbres commémoratifs des précédentes missions Apollo et de cachets spécialement créés par des philatélistes de Houston, étaient postmarquées par un astronaute resté au sol, souvent sur des dates clés comme celle de l’alunissage, le 20 juillet 1969. Une fois signées, elles étaient remises aux familles avant le décollage. Si la mission tournait au drame, les proches pouvaient vendre ces enveloppes autographiées pour subvenir à leurs besoins. Si tout se passait bien, elles devenaient de simples souvenirs de famille. D’ailleurs, on remarque que les signatures apposées sur ces enveloppes sont nettement plus soignées que sur les autres autographes d’astronautes, un détail qui trahit à quel point ils avaient conscience de l’enjeu.

Cette tradition officieuse a perduré d’Apollo 11 en 1969 jusqu’à Apollo 16 au printemps 1972, avant qu’Apollo 17 n’adopte des designs différents. Fait notable: toutes les missions concernées sont revenues saines et sauves, si bien qu’aucune famille n’a jamais eu à vendre ces enveloppes dans l’urgence pour boucler ses fins de mois.

Apollo 15, le scandale qui a fait tomber trois carrières

Cette pratique tolérée par la NASA, bien que jamais officiellement approuvée, a fini par déraper avec la mission Apollo 15 en 1971. Les trois astronautes à bord, David Scott, James Irwin et Alfred Worden, ont emporté une centaine de ces enveloppes jusqu’à la surface de la Lune, dans l’idée de les revendre ensuite à un négociant allemand. Cette fois, il ne s’agissait plus d’une assurance-vie de fortune pour protéger une famille, mais bien d’une transaction commerciale non autorisée.

Quand l’affaire a éclaté au grand jour, la sanction est tombée sans appel: les trois hommes ont été définitivement écartés de tout futur vol spatial. L’incident a eu un effet radical puisqu’il a purement et simplement mis fin à cette pratique officieuse des enveloppes signées, qui avait pourtant protégé plusieurs familles d’astronautes pendant des années sans jamais poser de problème.

Des bouts de papier devenus de véritables trésors aux enchères

L’histoire ne s’arrête pourtant pas là, et c’est là que se niche toute l’ironie de cette aventure. Conçues à l’origine comme un simple filet de sécurité en cas de décès, ces enveloppes ont pris une tout autre dimension à partir des années 1990, lorsque les insurance covers d’Apollo 11 ont commencé à apparaître dans des ventes aux enchères. Certaines se sont arrachées pour plusieurs dizaines de milliers de dollars, transformant ce qui n’était qu’un pis-aller financier en véritables pièces de collection recherchées par les passionnés d’histoire spatiale.

Plus surprenant encore, Buzz Aldrin lui-même a choisi de vendre certains de ses covers en 2023, plus d’un demi-siècle après les avoir signés lors de la quarantaine précédant le décollage d’Apollo 11. Ce qui devait rester dans un tiroir familial en cas de tragédie est ainsi devenu un objet de fascination pour les collectionneurs, preuve que même les astuces les plus modestes de l’ère spatiale peuvent traverser les décennies et prendre une valeur insoupçonnée.

De la méfiance des assureurs face à l’inconnu spatial jusqu’aux salles de vente qui s’arrachent aujourd’hui ces reliques, l’histoire des insurance covers d’Apollo raconte bien plus qu’une simple anecdote administrative. Elle révèle l’ingéniosité de femmes et d’hommes confrontés à un vide juridique et financier total, contraints d’inventer eux-mêmes leur propre filet de sécurité. Une astuce qui, avec le recul, en dit long sur l’audace de toute une génération de pionniers de l’espace. Reste une question amusante: combien de ces enveloppes dorment encore, oubliées, dans des greniers en attendant d’être redécouvertes ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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