Depuis 1963, la province d’Almería a vu ses agriculteurs recouvrir de bâches plastiques une portion croissante du Campo de Dalías, cette plaine côtière autrefois semi-aride. Le résultat, des décennies plus tard, tient de l’ironie scientifique la plus pure : en cherchant à capter un soleil surabondant pour faire pousser tomates et poivrons hors saison, les Espagnols ont fini par construire un miroir géant qui renvoie une partie de ce même rayonnement vers l’espace. L’agriculture la plus intensive d’Europe, installée dans l’une des régions les plus sèches du continent, produit localement l’exact inverse de ce qu’on attendrait d’un tel aménagement.
À retenir
- Une mer blanche de plastique visible depuis l’espace modifie le climat local d’Almería
- Les serres réfléchissent le rayonnement solaire et compensent partiellement leur propre empreinte carbone
- Sous les bâches, une réalité moins reluisante : épuisement des nappes phréatiques et conditions de travail précaires
Sommaire
- Une mer blanche devenue repère depuis l’orbite
- L’effet miroir qui contredit l’agriculture qui l’a créé
- Un exploit agricole aux revers bien réels
Une mer blanche devenue repère depuis l’orbite
Le phénomène a pris des proportions telles qu’il figure aujourd’hui parmi les structures humaines les plus reconnaissables vues de l’espace, au même titre que les grandes métropoles éclairées la nuit. Ce n’est pas tant la superficie qui la rend visible depuis l’orbite terrestre, même si elle est immense, que l’effet réfléchissant de ses toits en plastique blanc, qui fait ressortir les serres comme une large tache lumineuse lorsqu’on observe la Terre à plusieurs centaines de kilomètres d’altitude. L’astronaute espagnol Pedro Duque, ancien ministre de la Science, a lui-même souligné le caractère singulier de cette zone observée depuis l’ISS.
Les images satellites de la NASA, captées notamment par le capteur Landsat 9 autour de la ville d’El Ejido, montrent un paysage qui n’avait rien de commun avec celui d’il y a soixante ans. La province d’Almería, dans le sud-est de l’Espagne, présente certaines des conditions les plus arides d’Europe, mais grâce à l’accès aux eaux souterraines et à l’abondance du soleil, elle est devenue un pôle majeur de l’agriculture sous serre. Ce phénomène des serres, appelées invernaderos en espagnol, reste relativement récent : dans les années 1950, le Campo de Dalías n’était encore que végétation broussailleuse, pâturages et quelques parcelles saisonnières cultivées en plein air. Trois générations d’agriculteurs plus tard, le paysage a basculé dans son contraire.
L’effet miroir qui contredit l’agriculture qui l’a créé
C’est un chercheur de l’université d’Almería, l’agronome Pablo Campra, qui a documenté le mécanisme le premier, dès 2008. Son hypothèse tenait en une phrase : la surface plastique blanche, en réfléchissant la lumière plutôt qu’en l’absorbant comme le ferait un maquis broussailleux sombre, modifie le bilan radiatif de toute la zone. Une tendance significative de refroidissement de la température de surface a été rapportée pour la première fois sur la période 1983-2006, sans corrélation avec les tendances de réchauffement régionales et globales espagnoles. Le climat local a littéralement pris le chemin inverse de celui du reste du pays.
Les mesures satellites confirment l’ampleur du basculement. En exploitant les observations des capteurs MODIS des satellites Aqua et Terra de la NASA, des chercheurs de l’université d’Almería ont calculé que l’albédo de la surface de la province avait augmenté de près de 10 % entre 1983 et 2006, en raison de la forte réflectivité des serres. Une étude publiée dans la revue Environmental Science & Technology, menée avec le Lawrence Berkeley National Laboratory, a modélisé cet effet miroir à l’échelle mésoscale et confirmé qu’il se traduisait par une baisse mesurable du rayonnement solaire net absorbé au sol. Quand l’Espagne suffoquait sous des étés de plus en plus chauds, cette bande côtière connaissait, elle, une trajectoire radicalement différente.
L’ironie ne s’arrête pas au thermomètre local. Selon les travaux menés par Campra, l’effet réfléchissant des serres compenserait une partie non négligeable de l’empreinte carbone générée par cette agriculture intensive elle-même. Les résultats ont montré que 45 % de l’empreinte carbone totale de l’horticulture sous serre pouvait être considérée comme compensée par cet effet d’albédo. le plastique qui alimente la pollution locale rembourse, au moins partiellement, sa propre facture climatique par le simple fait de renvoyer la lumière vers le ciel.
Un exploit agricole aux revers bien réels
Réduire Almería à cette seule anecdote climatique serait trompeur. Derrière la mer de plastique se cache une industrie qui nourrit une bonne partie de l’Europe en fruits et légumes toute l’année, y compris en plein hiver. Les serres d’Almería reposent sur un modèle d’agriculture familiale qui fournit un revenu décent à plus de 15 000 familles, un exemple unique au monde de partage des richesses qui a été le moteur du développement de toute cette région du sud de l’Espagne. C’est cette manne économique qui explique pourquoi le plastique a fini par recouvrir une portion aussi vaste du littoral andalou.
Mais cette réussite a un prix que l’effet miroir ne compense pas. L’irrigation intensive pèse sur des nappes phréatiques déjà sous tension dans l’une des régions les plus sèches du continent, et les conditions de travail dans les serres, souvent occupées par une main-d’œuvre immigrée nombreuse, font régulièrement l’objet de signalements préoccupants. Le refroidissement local, aussi réel et documenté soit-il par les satellites, ne dit rien de ce qui se joue sous les bâches, où la chaleur, elle, reste bien réelle pour ceux qui y travaillent.
La comparaison avec les calottes polaires n’est pas anodine pour les climatologues qui étudient l’albédo terrestre : les glaces réfléchissent l’essentiel du rayonnement solaire qu’elles reçoivent, contribuant au refroidissement de la planète, et leur fonte accélère mécaniquement le réchauffement global. Almería fonctionne, à une échelle infiniment plus modeste, sur un principe comparable, sauf que là où les glaces disparaissent, les serres, elles, continuent de s’étendre chaque année sur le littoral andalou.
Sources : science.nasa.gov | bies.lbl.gov | ncbi.nlm.nih.gov


3 hour_ago
11



























.jpg)






French (CA)