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«En parlant de “racisés”, la gauche assigne l’individu à son appartenance ethnique»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Alors que le nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, a récemment déclaré rejeter le qualificatif de «racisé», l’essayiste et consultante Naïma M’Faddel dénonce la généralisation dans le débat politique d’un terme qui ne fait que perpétuer le racisme.

Consultante et ancienne adjointe au maire de Dreux, Naïma M’Faddel a publié Et tout ça devrait faire d’excellents Français (Éditions du Seuil, 2017).


Il existe en France une mécanique politique bien rodée : fabriquer du racisme là où il n’y en a pas, entretenir la blessure là où elle commence à cicatriser, et transformer des citoyens français en représentants permanents de leur couleur de peau. Cette mécanique a un nom : le racialisme. Et ses principaux opérateurs se recrutent aujourd’hui, de manière récurrente, du côté de La France insoumise et de certains de ses relais militants et médiatiques.

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Ce réflexe n’est pas nouveau. Il est même devenu, au fil des décennies, le sport favori d’une partie de la gauche. Dès les années 1980, la marche pour l’égalité et contre le racisme, portée initialement par une aspiration universaliste, fut rapidement requalifiée par la gauche mitterrandienne en «marche des beurs». Ce glissement sémantique n’était pas neutre : il introduisait déjà une lecture ethnique là où il s’agissait d’une revendication citoyenne. Le cadre était posé. Le logiciel était installé. Et il faut bien le reconnaître : le boulevard a été méthodiquement balisé pour les stratégies identitaires actuelles.

Qu’on ne se méprenne pas : le racisme existe. Il doit être combattu sans relâche, avec fermeté, par le droit, par l’école, par l’exigence républicaine. Mais instrumentaliser cette réalité pour en faire une grille de lecture unique de la société est une faute politique et morale. Le procédé est désormais connu. Des propos sont sortis de leur contexte, une intention raciste leur est attribuée sans démonstration rigoureuse, puis la pression médiatique s’emballe. L’accusation devient verdict. Et surtout, on rappelle à certains Français qu’ils ne sont pas tout à fait comme les autres : qu’ils sont «racisés», assignés à une catégorie supposée homogène, fragile, exposée, qu’il faudrait protéger contre un ennemi désigné. Ce faisant, on ne lutte pas contre le racisme. On le perpétue.

Les responsables politiques qui parlent au nom des « racisés » structurent un électoral autour du ressentiment. Ils infantilisent ceux qu’ils prétendent défendre, et leur refuse ainsi l’égalité la plus fondamentale.

Car enfermer un individu dans son appartenance ethnique ou sa couleur de peau, fût-ce au nom de sa défense, c’est reproduire le mécanisme même du racisme. L’intention diffère, mais le résultat est identique : des citoyens regardés d’abord à travers leur origine plutôt que comme des individus libres. C’est une assignation à résidence identitaire. Tu es d’abord noir, arabe, musulman, ensuite français. Cette hiérarchie constitue une régression profonde. Elle substitue à l’universalisme républicain une vision fragmentée de la société, où chacun est sommé de parler au nom de «son» groupe, où la solidarité devient tribale, et où la critique devient suspecte dès lors qu’elle touche un individu perçu comme appartenant à une catégorie protégée.

Le racialisme transforme des débats légitimes — sur l’immigration, l’intégration, le séparatisme, les inégalités scolaires — en procès en racisme. Toute analyse devient suspecte. La pensée recule, l’intimidation avance. Il installe un deux poids, deux mesures. Un élu peut être critiqué pour ses choix ou ses propos. Mais si cet élu est perçu comme appartenant à une minorité, la critique est immédiatement requalifiée en attaque raciale. Ce glissement n’est pas théorique : il s’observe régulièrement dans le traitement médiatique de certaines controverses récentes, où l’accusation de racisme précède l’analyse des faits.

Le racialisme fabrique une logique de captation électorale. En entretenant un sentiment d’injustice permanent, en parlant au nom des «racisés», certains responsables politiques structurent un électorat autour du ressentiment. Ce n’est pas une politique sociale. C’est une politique identitaire. Ils infantilisent enfin ceux qu’ils prétendent défendre. En les plaçant sous protection symbolique permanente, ils leur refusent l’égalité la plus fondamentale : celle d’être soumis aux mêmes exigences, aux mêmes critiques, aux mêmes responsabilités que tous les autres citoyens.

Plus on dit à certains Français qu’ils sont « racisés », moins on les considère comme des citoyens ordinaires. On les enferme dans une identité assignée, en conditionnant leur parole à ce qu’ils sont supposés représenter. Passer la publicité

Il sape ainsi un principe essentiel : l’égalité devant la loi et l’indifférence à l’origine. La République ne reconnaît ni races ni communautés. Elle ne doit ni privilégier ni stigmatiser en fonction de l’origine. Dès qu’elle commence à «voir» les individus comme membres de groupes, elle s’éloigne de l’égalité pour entrer dans une logique de différenciation permanente. Le paradoxe est désormais documenté. Plus le discours public se racialise, plus les tensions identitaires augmentent. Les dynamiques de ségrégation territoriale, les replis endogames, la montée des revendications communautaires ne diminuent pas avec le racialisme, ils s’aggravent. À force de parler des individus comme des représentants de groupes, on finit par produire les groupes eux-mêmes.

Plus on dit à certains Français qu’ils sont «racisés», moins on les considère comme des citoyens ordinaires. On les enferme dans une identité assignée, on réduit leur singularité, on conditionne leur parole à ce qu’ils sont supposés représenter. L’indifférence républicaine n’est ni du déni ni du mépris. Elle est une exigence. Elle consiste à juger les individus sur leurs actes, leurs idées, leurs responsabilités, jamais sur leur origine. Elle refuse les grilles de lecture essentialistes : «en tant que noir», «en tant que femme racisée», qui transforment chaque prise de parole en expression de groupe et chaque désaccord en conflit identitaire.

Nous ne demandons pas un droit à la différence. Nous demandons le droit à l’indifférence : celui d’être considérés comme des citoyens à part entière, soumis aux mêmes règles, aux mêmes critiques, aux mêmes devoirs. Quand des analyses générales sur les comportements humains, les mécanismes de pouvoir ou les logiques sociales deviennent soudainement «scandaleuses» en raison de l’identité de la personne concernée, ce ne sont pas ces analyses qui introduisent la race dans le débat. Ce sont ceux qui choisissent de les interpréter à travers ce prisme.

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La responsabilité du monde médiatique et politique est ici centrale. Condamner sans vérifier, relayer sans contextualiser, amplifier sans analyser, c’est participer à la fabrication artificielle de conflits raciaux. C’est, au final, enfermer ceux qu’on prétend défendre. Le racialisme prospère parce qu’il flatte une mauvaise conscience et sert des intérêts électoraux à court terme. Mais il est intellectuellement pauvre et socialement dangereux. Il remplace l’analyse par l’émotion, le débat par l’anathème, l’émancipation par l’assignation.

La France n’a pas besoin de citoyens protégés. Elle a besoin de citoyens libres. Libres d’être critiqués, libres d’être jugés pour ce qu’ils font, libres d’exercer des responsabilités sans que leur origine devienne la clé unique de lecture de leur action. La République n’a pas à protéger des groupes les uns contre les autres. Elle doit garantir à chacun, sans distinction, les mêmes droits, les mêmes devoirs, et la même exigence. Le racialisme n’est pas une réponse au racisme. C’est sa continuation, sous une autre forme.

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